Au XVIe siècle, un jeune garçon, prénommé Teodoro comme un don de Dieu, est persuadé que l’amour gouverne tout sur Terre. L’éducation de son maître, Don Bignoli, le confirme dans cette conviction, et lui donne, de l’amour, un sens charnel qu’il n’avait pas soupçonné jusqu’alors.

Devenu prêtre, il est persuadé que son sacerdoce est le meilleur moyen pour communiquer à autrui son amour de la vie. Son comportement libertaire va le faire condamner par un tribunal ecclésiastique à passer le reste de ses jours dans un monastère pénitentiaire.

Il s’échappe et connaît mésaventures et bonnes fortunes dans ses pérégrinations en Italie. Repris, enfermé et menacé d’être émasculé, il parvient à s’échapper à nouveau, mais se retrouve esclave chez les Barbaresques. Il a la chance d’être au service d’un maître, Vénitien renégat, qui lui offre son amitié en le chargeant d’une fonction assez particulière.

Le mal du pays le rattrapant, il reviendra chez lui et manquera de périr dans la destruction de son village. Il perdra confiance en Dieu, mais découvrant qu’il reste encore des êtres généreux, il retrouvera foi en l’humanité.


Comment Teodoro trouva sa vocation

Teodoro, c’était le nom de baptême que mes parents m’avaient habilement donné. Le curé de la paroisse avait fortement approuvé ce choix en disant que c’était bel et bien un don de Dieu que d’avoir un fils après vingt ans de mariage sans descendance.

Ils en avaient pourtant fait des tentatives quotidiennes et acharnées sans autre résultat qu’une volupté partagée, mais inféconde. Et puis, j’étais là, dans l’étable, à crier d’avoir été extirpé résolument de mon cocon ; ma mère, qui s’affairait auprès des animaux, n’avait pas eu le temps d’aller se coucher dans la masure pour me faire naître dans le lit matrimonial ; elle avait appelé mon père qui labourait le champ sous la restanque, le muret de pierres sèches qui soutenait les vignes du père Furniero.

Comme un heureux présage, le vent du grand Sud, venu par-delà la mer, poussait de lourds nuages qui, en éclatant sur le village, couvraient, d’une fine poussière d’or, les tuiles des maisons, les feuilles des arbres et jusqu’au pelage des animaux. C’était une excellente année qui s’achevait, les récoltes avaient été généreuses.

Je suis venu au couchant du vingt-quatre décembre de l’année 1520, dans la paille comme Jésus, entre la vache Sterca et l’âne Babbèo, et dans des hurlements de douleur. Mon père était tout à la fois épouvanté et émerveillé par la délivrance qui apaisait enfin son épouse en mettant au jour un petit chérubin gluant. Les animaux, surpris par l’événement et apeurés par l’agitation inhabituelle, se laissèrent aller, l’une bousant, l’autre pissant longuement. Furieux qu’ils osent souiller la couche de l’inestimable trésor qui illuminait l’étable de ses cris, mon père les chassa au-dehors à coups de bâton. Comment pouvaient-ils ne pas être conscients de la majesté de l’instant ? De sales bêtes ignorantes et irrévérencieuses !

Dès mon plus jeune âge, je montrai une ferveur religieuse habituellement réservée au ravi de la crèche. Dans notre monde de pauvres, une telle dévotion passait pour vaniteuse, la foi avait bien sûr une place importante, mais les gestes quotidiens de subsistance étaient prépondérants ; car, comment assurer à Dieu une adoration glorificatrice quand l’esprit est distrait par les appels sonores d’un ventre vide.

Dans ma naïveté enfantine, je jouais à m’identifier au sauveur de l’humanité malgré ma modestie naturelle, mes parents m’avaient tant seriné que j’étais venu, en quelque sorte, comme celui que l’on désespérait de voir un jour paraître.

Je leur avais promis que, lorsque je serai grand et fortuné, leur vie serait opulente avec, quotidiennement sur la table, le pain blanc, le vin bouché et la volaille rôtie. Ils riaient en me tapotant la joue, et remerciaient assidûment Dieu, Jésus, Marie, Joseph, Saint Ours d’Aoste, Saint Antoine de Padoue et Sainte Agathe de Catane. J’avais baigné dans cette piété extrême des miséreux démunis devant les nombreuses épreuves qui semblaient fondre sur eux pour éprouver leur foi ; une juste contrepartie pour la joie de m’avoir, une joie que mes parents s’efforçaient de dissimuler pour ne pas attirer sur ma tête quelque malédiction jalouse. Ils avaient tenu bon, courbant le dos et remerciant Dieu de ne pas les oublier dans sa distribution de calamités. Qui aime bien châtie bien, disait-on, alors ils acceptaient leur pénible existence avec fierté comme une insigne faveur.

Ils m’élevèrent dans la crainte de me perdre, m’évitant les jeux brutaux des garçons de mon âge, ne me permettant de me distraire qu’avec des lectures pieuses et la culture des fleurs. Ils voulaient me distinguer de la tenue dépenaillée des garnements crottés et morveux des grosses familles du village, aussi se saignaient-ils pour me vêtir de linge fin dont il me fallait prendre grand soin.

Je passai mon enfance à regarder, avec tristesse et envie, les gamins s’amuser à des jeux de leur âge. Les filles, c’était à « il diavolo e Maria » ou à « la strega comanda colore », fuyant devant le diable ou la sorcière, dans des cris joyeux, leur robe hautement soulevée à deux mains pour mieux courir, découvrant à mes yeux émerveillés tout l’art du Créateur. Les garçons jouaient plus volontiers à « chiapparello », de préférence dans le cimetière où les pierres tombales, sans égard pour le repos des trépassés, servaient d’excellents perchoirs aux petits chats. Je trépignais de joie en les regardant, j’aurais tant voulu me joindre à eux, mais, persuadé qu’il me fallait élever mon âme avec réserve et sérieux, je restais solitaire.

J’étais persuadé que l’amour gouvernait tout en ce monde, au point de concevoir une passion généreuse pour la moindre des créatures de Dieu, les bénissant en imitant le geste du curé. J’aimais la mouche espiègle et téméraire qui venait m’embrasser au coin de l’œil ou de mes lèvres, la guêpe friponne et la puce timide qui me piquaient, innocentes victimes de leurs instincts, le vent d’automne qui me faisait frissonner, l’ombre complice qui accompagnait ma solitude, la pierre invisible qui me faisait tomber, l’herbe bienveillante qui adoucissait ma chute. Cet ordonnancement merveilleux témoignait du divin. J’attendais fébrilement que Dieu ou Jésus ou Marie me parlent, comme ils l’avaient fait à tant d’hommes et de femmes à la sainteté reconnue et vénérée. Je restais des heures à épier dans le chuchotement du vent sur les arbres, dans le chant de la pluie, dans les appels des oiseaux, dans la houle murmurante des épis, la voix qui m’annoncerait que j’étais élu pour porter la bonne parole à mes semblables. Des sifflements persistants auguraient-ils un merveilleux message ? Les paumes plaquées sur les oreilles me prouvaient que le chant était bien intérieur et ne s’adressait qu’à moi. Mais j’étais trop jeune, trop imparfait, pour que les voix pussent s’exprimer clairement ; alors, pour que le chant divin, tant attendu, vînt avec les mots espérés, je m’absorbais dans des prières d’une durée et d’une complexité à harasser le commun des mortels. J’apprenais par cœur les prêches du prêtre de la paroisse, et je me les récitais la nuit dans mon lit, désespéré par l’oubli d’un seul mot, fermement décidé à recevoir la révélation par ma persévérance.

Les autres enfants prirent mon attitude pour de l’arrogance. Avaient-ils pensé que je me croyais supérieur à eux ? Ils avaient entendu leurs parents dire que j’étais bizarre. Mes yeux, d’un bleu de ciel après l’orage, étaient trop insolites, dans ce pays de regards sombres, pour ne pas faire naître toutes sortes de billevesées à mon égard. Pour moi, ces remarques n’avaient rien de péjoratif ; cela signifiait que l’on avait reconnu ma dévotion.

Cependant, les enfants du village se crurent, dès lors, autorisés à me harceler comme un intrus. Ils ne cessèrent de m’importuner, m’appelant niquedouille, bêta, cul de bénitier. Les plus agressifs, trois garçons, plus âgés que moi de deux ou trois ans, m’avaient pris pour leur souffre-douleur. Aux noms d’oiseaux suivit l’exhibition de leur fessier pour me choquer ; et comme je réagissais en leur disant que je les aimais, que Dieu les aimait et qu’il pardonnait leurs égarements, furieux de ne point avoir de prise sur moi, ils passèrent aux coups, aux jets de pierre et d’excrément. Et vint le moment où ils crurent pouvoir me faire perdre ma sérénité.

Alors que je m’étais éloigné du village pour suivre un papillon qui m’avait charmé, ils s’emparèrent de moi et m’attachèrent, nu, couvert du miel, les bras en croix, aux branches d’un jeune micocoulier. Un simulacre de jugement me condamna à rester dans cette position jusqu’à la prochaine messe dominicale. Saint-Sébastien ou Saint-Christophe, constatant mon absence à l’office, viendrait, sans aucun doute, me tirer d’affaire. C’est ce qu’ils m’avaient dit en m’abandonnant à mon sort et en emportant mes vêtements. Ils m’avaient coiffé d’une couronne de tiges de gratte-cul.

Arrivés au village, ils riaient encore en commentant la farce. Le curé, Don Bignoli, les ayant entendus, les interrogea assez fermement, devinant qu’ils avaient dû commettre un coup pendable.

Pendant ce temps, mes poignets me faisaient souffrir, la tête me tournait, et je n’avais pas pu me retenir de me pisser dessus. Les mouches et les guêpes m’assaillaient sans que je puisse ni les chasser ni me gratter. Je scrutais le ciel espérant qu’un saint, même le plus modeste, même le moins sollicité, aurait eu la bonne idée de regarder de mon côté. Mais j’étais seul, tout seul, aussi caché aux regards qu’un grain de sable particulier sur une dune. Alors, comme ultime recours, je m’écriai de toutes mes forces, comme Jésus : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné », et puis encore « Eli, Eli, lama sabachthani » au cas où l’attention de Dieu serait mieux attirée par la langue de Jésus. J’entendis alors une voix grave d’outre-tombe qui me répondit : « pauvre innocent, pour qui te prends-tu ? Tu es bien présomptueux. Crois-tu que Dieu n’a pas autre chose à foutre que de t’empêcher d’être un nigaud ? Dieu ne secourt que ceux qui font l’effort de s’en sortir. Qu’as-tu fait pour te défendre, Teodoro ? »

J’étais sur le point de croire qu’enfin Dieu m’avait entendu, et je serais bien tombé à genoux si mes liens ne m’avaient pas solidement tenu debout contre le micocoulier. Je fermai les yeux et chantai ses louanges avec la ferveur d’un miraculé. Une main douce se posa sur ma tête, j’en tremblais. Mais ce n’était que le curé, Don Bignoli, qui venait me détacher. Je me lavai avec l’eau du seau qu’il avait apporté, et je renfilai les vêtements qu’il s’était fait remettre par mes persécuteurs.

Je n’en avais pas fini avec eux. Alors que mon père m’avait chargé de mener la vache pâturer dans un pré à une demi-lieue du village, les trois garnements, qui m’avaient suivi, me saisirent et, après m’avoir ficelé comme un rôti de porc, ils me déposèrent sur un nid de fourmis rouges. Celles-ci, dérangées dans leurs activités industrieuses, s’infiltrèrent sous mes vêtements. Mille morsures et brûlures me firent tordre de douleur. Aide-toi, le ciel t’aidera, il me fallait mettre en pratique les paroles divines que le curé m’avait rappelées, et tenter de m’en sortir seul. Le sol était en pente, je roulai sur moi-même, espérant atteindre ainsi le ruisseau qui coulait plus bas. Des pierres sous l’herbe me blessaient le visage et les mains, des épines me griffaient à travers mes vêtements, mais je roulai et roulai encore. J’atteignis l’eau fraîche qui allégea mes souffrances. Puis, en gigotant dans le courant, je distendis suffisamment la corde pour me libérer.

Mes persécuteurs m’avaient piégé deux fois ; après leur premier coup, je leur avais offert, en quelque sorte, l’autre joue. N’en ayant pas une troisième à leur tendre, je m’en étais ouvert au curé. Il m’avait exhorté au pardon, disant qu’il s’agissait d’enfants mal-aimés par leurs parents ; aussi n’avaient-ils pas eu la possibilité d’acquérir de l’empathie pour leur prochain. Au contraire, la vue de manifestations d’amour leur était insupportable, car incompréhensible.

Ce fut une révélation. Je me fis un devoir de leur enseigner la manière d’ouvrir leur cœur aux autres. Ayant maintes fois constaté que les gens remerciaient Dieu, Jésus, Marie et tous les saints du paradis, pour les nombreuses épreuves que le ciel faisait choir sur leur tête, j’en conclus qu’il me fallait les accabler un peu afin que les bons sentiments leur vinssent à l’âme, comme l’arracheur de dents redonne, dans la douleur, une humeur douce à celui qui souffre de fluxion dentaire.

Dans mes balades bucoliques, j’avais remarqué, dissimulé derrière un fourré, un puits naturel, sorte de gouffre creusé par l’écoulement des eaux depuis des siècles. L’ouverture était assez large pour avaler trois jeunes garçons sans lacérer leurs vêtements. Je décidai de les attirer sur place et de les faire tomber dans cet aven que j’imaginais peu profond. Pris au piège, ils s’affoleraient et seraient assez bouleversés pour que leur âme s’en trouve touchée par la grâce. Il ne me resterait plus alors qu’à les aider à en sortir. J’étais persuadé qu’ils m’en seraient éternellement reconnaissants. Je recouvris le trou de branchages afin qu’il disparaisse à leur vue. Puis, revenu au village et les ayant aperçus, je fis mine de m’enfuir avec sous le bras un pain à la croûte dorée. Ils durent croire à une aubaine, pouvoir d’un seul coup me tourmenter et s’approprier un pain bien tentant. Je pris assez d’avance pour me cacher derrière le buisson et mon piège. Ils me cherchaient. Avec mon pipeau de roseau, je jouai un petit air gai. Ils s’approchèrent et ayant écarté les branches du fourré, ils crurent que je les provoquais. En colère, ils s’élancèrent tous les trois en même temps et, les branchages se dérobant sous leur poids, ils tombèrent dans le puits. J’y glissai un regard, mais le gouffre était aussi noir qu’une nuit sans lune. Et point de garçons, point de bruits, point de cris. Je les appelai, mais je n’eus pour toute réponse qu’un écho moqueur et le chant d’une eau vive.

J’étais inquiet, le trou était-il sans fond pour qu’ils se fussent cassé le cou ou retrouvés en enfer ? Je restai jusqu’à la nuit à attendre en vain un signe de vie. Revenu au village, je me gardai bien d’en parler.

On les retrouva vivants, barbotant dans le ruisseau à deux lieues de l’endroit où ils avaient disparu. J’étais satisfait de cette issue heureuse. Depuis, les trois garçons restaient immobiles, assis par terre, à bredouiller des phrases hermétiques. Avaient-ils été illuminés, au fond du trou, par la lumière divine ? Dieu m’avait exaucé bien au-delà de mes espérances. Je multipliai mes prières pour le remercier de m’avoir débarrassé de mes persécuteurs en les ramenant sur une sainte voie, plus innocents que des agnelets.

Cette aventure me révéla ce qui, pendant toute ma vie, allait accompagner mes relations avec les autres : aimer pour comprendre et comprendre pour aimer.

Mes parents s’inquiétaient de cette ferveur étrange et en avaient alerté le curé. Celui-ci, impressionné par ma piété, me distingua comme son enfant de chœur préféré parmi la douzaine de garçons qui l’aidaient dans les offices religieux. Ma complexion délicate et mon visage gracieux, si différents du physique ingrat des autres petits diablotins, avaient un aspect quelque peu féminin qui le troublait. Loin de me dissuader d’abandonner mes rêves mystiques, Don Bignoli sollicitait ma présence en toutes circonstances et, à force de m’entretenir de choses et d’autres, il me transmit le savoir qu’il avait acquis lui-même tout au long de son existence, sur les saints, les dogmes et les préceptes du christianisme, mais aussi sur les sciences, la philosophie, les arts, et la manière d’organiser au mieux sa vie quotidienne.

Don Bignoli était issu d’une famille noble de la ville de Milano, et avait gardé une manière de vivre qui choquait les paysans frustes du haut pays nizzardo. Ses vêtements sacerdotaux élégamment coupés dans un tissu fin, ses chaussures de cuir rouge, son visage rasé de près, sa chevelure soigneusement coiffée, ses gestes gracieux, le parfum délicat qui l’accompagnait, en faisaient un étranger excentrique dont les villageois se méfiaient. Quand il était arrivé quelques années plus tôt, les gens s’étaient bien doutés qu’un ecclésiastique si précieux devait avoir été sanctionné pour se retrouver dans leur modeste paroisse. Aux bigotes, que la discrétion n’étouffait pas, il avait dit qu’il préférait, à la pourpre à laquelle on le destinait, se rapprocher du bon peuple et consacrer sa vie à soulager ses misères.

Il avait conservé, de sa vie citadine confortable, des habitudes d’hygiène que les gens d’ici ne comprenaient pas et trouvaient même impures. Il se lavait nu, dans un baquet, les parties habituellement souillées de son corps, matin et soir, pendant que sa vieille bonne, horrifiée, priait Dieu de ne point donner à son maître l’idée de jouer de l’aspersoir avec elle. Mais ce n’était pas dans les goûts du prêtre. Comme à un élève docile, il m’apprit à écarter, par l’exemple de sa toilette, les maladies qui assaillent les gens négligés, et notamment à tenir propre une partie précise de mon anatomie, malgré la honte que la plupart des gens éprouvaient à cet endroit.

J’avais douze ans, et la nature éveillant en moi des émois nouveaux, Don Bignoli m’enseigna ce qu’il convenait de faire pour que ces pulsions nouvelles ne nuisent pas à ma vocation spirituelle. L’essentiel étant d’éviter le commerce des femmes, je sus apaiser mes désirs par le geste. Au début, voyant mon effarement, Don Bignoli extirpa de mon esprit tout sentiment de gêne, me disant que ce n’était qu’impératif de la nature et qu’il était fondamental de s’en accommoder de la manière la plus conciliable avec les préceptes de la religion. C’est-à-dire, pour un ecclésiastique ou toute personne qui a l’ambition de le devenir, d’éviter l’orifice de procréation de la gent féminine. Certes, il existait d’autres voies non génératrices, mais le danger avec les femmes, c’est qu’elles s’arrangeaient toujours à un certain moment pour amener subrepticement leurs partenaires à les pénétrer de façon plus ordinaire, sous prétexte de prendre, elles aussi, plaisir au jeu. Aussi, seules des relations profondément sincères et amicales entre hommes pouvaient-elles les mettre à l’abri de ce danger.

Je sentais poindre en moi la vocation religieuse. L’idée que je m’étais faite jusqu’alors, d’une vie méthodiquement éloignée des plaisirs matériels et charnels, d’une vie sublimée par les sacrifices, les épreuves et toutes sortes d’afflictions pour plaire à Dieu, s’en trouva puissamment perturbée par l’enseignement de mon maître. Ma vocation d’aimer mon prochain s’ouvrit hardiment sur des perspectives que je n’aurais jamais soupçonnées.

Ainsi, Don Bignoli me dit, comme un secret, que le vœu de chasteté n’était en réalité pas du tout prescrit par l’Église à son origine, et que c’était par une faute de plume, un lapsus calami déplorable, que cette contrainte s’était imposée dans le clergé. Les textes anciens étaient copiés par des moines incultes. Or, comme ils utilisaient toujours les dernières copies comme modèles, les erreurs qu’ils commettaient inexorablement se perpétuaient en s’ajoutant les unes aux autres. C’était l’abbé Scopareto, du monastère Sant’Antonio de Sondrio, qui lui avait fait cette confidence, le jour où il l’avait initié aux pratiques transcendantales qui libèrent et soulagent les bas instincts importuns. Un jour, inquiet de la pratique ancestrale des moines copistes, l’abbé Scopareto était descendu dans les caves du monastère pour rechercher les originaux des manuscrits anciens. Il les avait comparés avec les copies récentes et quelles ne furent pas sa stupéfaction et sa douleur de constater qu’à l’origine le vœu de chasteté n’était que le vœu de charité qu’une faute d’orthographe malencontreuse avait déformée, privant ainsi des générations de clercs des plaisirs que Dieu, dans sa grande bonté, avait mis à leur disposition. Ils avaient recopié inconsciemment « amovere adversus aliquem » au lieu de « amor adversus aliquem ». S’éloigner de l’autre, sexuellement bien sûr, au lieu de l’amour des autres, incluant l’amour charnel, quel que soit l’objet de son désir. La charité, ce n’était pas seulement le partage de ses biens, c’était aussi la joie et l’extase communiquées. Ces moines stupides avaient-ils été inspirés par un Savonarole malfaisant ?

Malheureusement, le Saint-Père, Jules II, que l’abbé avait consulté à ce sujet, lui avait interdit de répandre cette abominable nouvelle qui contrevenait aux lois de la religion. D’ailleurs, n’était-ce pas Dieu qui avait tenu la main des moines copistes ? Ce ne pouvait pas être une erreur, mais plutôt une sainte rectification du texte diabolique originel. Il était revenu dans son monastère, mais sa foi catholique avait été ébranlée. Il avait entendu les indiscrétions, répandues par quelques ecclésiastiques du palais pontifical, selon lesquelles Jules II avait une sexualité débordante, ayant engendré trois filles illégitimes durant son cardinalat et contracté la syphilis. Ce pape violent avait amassé des richesses considérables et n’avait été élu en 1503 que grâce à une corruption de haut vol. Comment un tel usurpateur débauché osait-il interdire aux autres ce qu’il s’autorisait crapuleusement ?

L’abbé Scopareto commença à douter de l’infaillibilité papale et, ayant eu connaissance, au cours de ses voyages, des idées réformatrices d’un moine allemand, il fut séduit par les cinq principes fondamentaux de cette régénération du christianisme ; c’était ce qu’il aurait voulu trouver dans le catholicisme de Rome : la foi seule, la grâce seule, l’écriture seule, à Dieu seul la gloire. Et puis, un sacerdoce universel, chaque croyant étant en relation directe avec Dieu, sans intermédiaire, sans confesseur, sans prêtre. Pas de culte des saints.

On avait dit qu’il était devenu fou. Il avait décidé, malgré l’interdiction du pape, de répandre l’annonce selon laquelle il n’avait jamais été interdit aux membres du clergé, pas plus qu’à quiconque, d’utiliser les outils que le Seigneur avait mis à leur portée, le péché de chair n’ayant jamais existé. Mais il n’eut pas le temps de mettre son dessein en pratique, il tomba du haut de la tour du monastère et se brisa le cou. On l’avait fait taire.

Don Bignoli était un des rares proches de l’abbé Scopareto à connaître les détails de l’histoire, mais, indécis et redoutant la colère de son évêque, il garda pour lui ces révélations et en fit un profit strictement personnel. Cependant, ses agréables défoulements furent assez vite connus, et c’est ainsi qu’il se retrouva dans notre village de Roccamoscara pour y exercer son sacerdoce et se faire oublier.

Il m’expliqua que, lorsque Dieu s’était aperçu qu’Adam et Ève, enfreignant son ordre, avaient croqué le fruit de l’arbre de la connaissance – il insistait sur ce mot – dans le jardin d’Éden et qu’ils se cachaient honteux d’avoir découvert leur nudité, sa colère n’avait pas été provoquée par la jouissance des attributs qu’il leur avait façonnés, comme à toutes les créatures vivantes, avec la ferme intention qu’elles en fissent un agréable et prolifique usage. Non, c’était la prétention d’Adam et Ève de se croire capables d’égaler leur créateur en acquérant son savoir. Cela l’avait mis hors de lui. Comment des êtres faits de boue pouvaient-ils espérer se hisser à son niveau, lui, le Maître de l’univers ? Malheureusement pour nos ancêtres, Dieu était très jaloux et coléreux en ce temps-là.

Don Bignoli m’avait si bien convaincu que je passais mes jours et mes nuits au presbytère, dans l’étude des découvertes de l’abbé Scopareto. Mes parents se plaignaient de ne plus jouir de la douceur de ma compagnie. Je me trouvai pris dans une langueur qui m’empêchait de me concentrer et d’être attentif. Je pouvais rester des heures, la pensée vierge, le regard perdu dans un néant sans repères, semblable aux statues de marbre, l’esprit et le corps vidés de toute énergie. On crut que cette faiblesse venait d’un excès de bile noire. Les saignées et les cataplasmes ne firent qu’empirer mon état.

Don Bignoli comprit qu’il était grandement temps de m’éloigner du village avant que des soupçons malfaisants salissent son enseignement. Voyant mon impatience d’apprendre encore et toujours, il obtint de l’évêque, en faisant l’éloge de mes aptitudes, de m’accepter au séminaire de Nizza.

Je quittais pour la première fois mes parents et mon village de Roccamoscara. C’était un déchirement pour tous, mais la perspective de devenir prêtre et de m’extraire de la banale misère était une fierté pour de pauvres paysans. Je m’étais donc retrouvé à Nizza et allais y rester huit années à acquérir la prêtrise.

J’entrais dans un monde nouveau mêlant le beau et le laid, l’admirable et l’ignoble. Campagnard, je faisais connaissance avec la cité et les citadins, un genre fort éloigné de celui qui m’était connu. J’étais étonné de leur indifférence, allant jusqu’au refus de se voir alors qu’ils se côtoyaient, semblant mieux connaître le derrière de leurs voisins que leur visage.

Ils étaient indifférents aux merveilles de la nature qui leur étaient offertes, comme la mer et son agitation fantasque, ses teintes volages, la trépidation des oiseaux, la course des nuages. Ils s’agitaient dans un fourmillement déplaisant, prisonniers de leurs occupations mesquines, oubliant les commandements de Dieu et la générosité du Christ. Et quand ils parlaient, la commissure de leurs lèvres tirée vers le bas évoquait dédain et acrimonie. Où était la convivialité de mon village ? Plus simplement, je découvrais la vie en pointant mon nez hors de mon terreau.

Heureusement, l’atmosphère du séminaire me réconfortait. Pendant mes études, j’étais devenu le favori de mes camarades, grâce aux plaisants secrets que je leur enseignais, ceux de mon bon maître de Roccamoscara, quoique certains en eussent déjà une certaine pratique.

Même l’abbé avait du goût pour ma fréquentation, au point d’user un peu trop de son autorité. Il m’appelait la nuit, secrètement afin de ne pas susciter de la jalousie, pour m’inviter à prendre avec lui des bains parfumés de lavande, et ainsi purifier mon corps et mon âme. Je pus constater que Don Bignoli n’était pas le seul à avoir suivi les conseils de l’abbé Scopareto.

Mais l’enfance venant à son terme, en 1542, j’étais nommé vicaire de la paroisse de Forocieco, très loin de mon village natal.



Résumé

Aperçu du premier chapitre

Roman     Parution : 17-04-2013

Format : 120x190 mm    Nombre de pages : 264

ISBN: 978-2-312-00959-9

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