La Restanque

La restanque


Mur de pierres sèches qui soutient les cultures au niveau supérieur en évitant l’érosion de leur fondation.


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De cellule à cellule, les histoires des prisonniers se transmettent à travers leurs portes. Rodrigo espère qu’un de ses amis pourra, un jour, raconter sa vie sans complaisance.

Une vie mal engagée avec une jeunesse difficile, dans une ville d’Alger paniquée par les bouleversements inéluctables qui s’annoncent.

Une vie fragilisée par la mort du modeste cafetier communiste italien qui l’avait initié à la politique, lui avait fait aimer la littérature et la musique, et prendre conscience que le monde était sourd à la misère. Une vie, aux luttes dérisoires et désastreuses poursuivies dans une Espagne étranglée.

Une vie si courte que le passé se confond avec le présent.



Mater Dolores

Peut-on parler de passé quand on a si peu vécu ? Un passé si court qu’il se confond avec le présent, et sans doute avec l’avenir. Rodrigo a perdu la notion du temps. Il ne sait plus si c’est l’hiver, il aurait dû compter les mois et les jours. C’est la nuit, le soupirail là-haut est noir ; dans l’obscurité son corps est endormi, glacé, le froid s’est installé en lui. Il n’a rien d’autre à faire que de reconsidérer sa vie. Il aimerait disparaître, seul désir qui lui reste afin d’effacer la trace des années de blâme, partir débarrassé de ses rires, de ses passions, de ses querelles, de ses faux pas, de son besoin d’aimer passionnément. La nécessité d’être aimé.

Comment peut-on tomber si bas ? Il aura traîné dans un cachot durant toute sa vie ; une prison certes allégorique, mais tout de même un enfermement qui ne l’a jamais quitté depuis l’enfance, soumis à ceux qui voulaient le voir conforme à leurs idées, à leurs sentiments, à leurs décisions. Une apparence fabriquée qui lui était étrangère. Il a accepté docilement d’être asservi, de ressembler au modèle qu’on lui imposait.

Ensuite, tout a changé, il y a eu sa compagne qui ne lui a jamais rien dicté, qui l’a laissé agir selon sa volonté. C’était une grave erreur, il n’était pas fait pour être libre. Il aurait fallu qu’elle le guide, qu’elle l’oblige à l’écouter, à lui obéir. Et maintenant, le cachot allégorique est devenu bien réel.

Il n’a pas oublié son visage, malgré le temps il ne change pas. Il a peur qu’un jour ses traits s’estompent ou lui apparaissent étrangers. Lui, il ne sait pas s’il est toujours celui qu’il a été, il ne le croit pas, cela n’a aucune importance. Il voudrait qu’elle reste près de lui dans ce cachot ; avec elle, il aurait moins peur.

Elle n’est plus là.

Il n’a pas eu le temps de lui raconter l’enfance qu’on lui a refusée, son enfance, puisqu’il faut bien l’appeler ainsi. Elle n’aimait pas les histoires passées, elle n’avait d’intérêt que pour ce qu’ils bâtissaient ensemble. Pourtant, il aurait été nécessaire de lui parler de l’enfant qu’il avait été, qu’elle comprenne pourquoi c’était si difficile de vivre avec lui. Alors, dans la nuit du cachot, il se raconte, pour qu’elle sache, pour qu’elle lui pardonne ; ses propos sont décousus, les souvenirs se sont dispersés, la souffrance et l’impatience ont bousculé sa mémoire.


Il avait fui ce pays qui agonisait. C’était en juin, presque l’été ; sur le pont crasseux, il faisait presque aussi froid qu’ici. Le bateau sentait la rouille, le vomi et l’urine. Fuir l’hystérie meurtrière, avec d’autres ambitions. L’Espagne l’attendait pour continuer le combat abandonné par son père. Il n’était qu’un gamin, innocent, sans expérience et prétentieux, qui croyait avoir tout compris.

Il n’aurait jamais dû faire ce voyage, ce vieux rafiot enclenchait un long processus qui devait aboutir fatalement à la situation désespérée qu’il avait toujours refusé d’envisager.


Ses vêtements sont trempés, hier il pleuvait. Il aurait préféré ne pas sortir, mais la promenade, dans la petite cour, est obligatoire. Il n’a pas de chapeau, Il voulait s’abriter sous l’auvent de la porte, le maton lui a dit qu’il fallait marcher, c’est le règlement. Il a tiré sur sa chemise pour se couvrir la tête, et quand il est repassé devant lui, il a reçu un coup de bâton, il ne fallait pas abîmer les vêtements, qui appartiennent à l’État. Des semaines qu’il vit dedans sans en changer, il dort avec, il s’essuie les mains sur eux, ils sont crasseux, ils puent. Aujourd’hui il a mal à la poitrine, il tousse, son nez coule, pas de mouchoir, les vêtements de l’État vont en souffrir un peu plus.


Sa mère, Dolores, disait qu’il avait hérité du caractère et des défauts de son père. Ce père qui semblait attendre, lui aussi, la mort avec résignation, une délivrance ; il aimait lui raconter sa vie comme un dernier bilan, une vie catastrophique. Il ne se voyait plus aucun avenir. Il avait été communiste, comme son ami le cafetier italien, Franco Verdi. Il avait hurlé son mécontentement, plein d’assurance et d’idées fraîches et colorées, il avait entretenu des illusions qui s’étaient effilochées jusqu’à la Retirada. Il en parlait, en soupirant, comme d’un trésor perdu. Rodrigo ne comprenait pas pourquoi il s’était résigné, pourquoi il parlait de l’honneur de mourir qui lui avait échappé, pourquoi il n’avait pas été exemplaire.

Mais, Rodrigo, quand il était jeune, ne pouvait pas penser à sa fin sans être paniqué, cette idée lui tordait le ventre, pas la mort elle-même, non, l’insupportable c’était le néant, qu’il n’y ait plus rien après. Dans ces moments-là, il souhaitait être un ver de terre pour ne pas avoir conscience de sa fin. Il cherchait à se prouver l’existence d’un au-delà dans des paris stupides, comme de sauter dix marches d’un coup dans les escaliers de la maison, au risque de se briser une jambe. Puis, la superstition l’avait quitté, il avait trouvé un moyen de supporter le vide de l’absence, une espèce d’évidence qui calmait ses angoisses. Durant tous les millénaires qui avaient précédé sa naissance, c’était déjà le néant pour lui, et cela ne lui avait pas manqué, nulle angoisse, alors, ensuite ce serait le néant qui continuerait, après une petite pause, pas plus grande qu’un grain de poussière. C’était simpliste, mais ça le soulageait. Ses amis, effrayés par la mort, à qui il en parlait en croyant les aider, disaient que c’était ridicule, une fois que l’on a connu la vie, comment accepter d’en être privé ? Il savait que son raisonnement était un peu faible, mais il s’y accrochait pour ne pas connaître de nouveau ce vertige.

Dans le cachot, il n’a plus peur de mourir. Il ne veut plus vivre, il ne peut plus supporter la douleur d’avoir perdu celle qu’il aimait. Qui dira sa vie après cette nuit ? Personne. Ils sont morts ou ont oublié son existence. Il a beau les faire réapparaître auprès de lui pour supporter sa solitude, il sait qu’ils ne sont plus.

C’est une guerre qui l’a conduit là, pas vraiment une guerre, plutôt un combat, au mieux pour des rêves de liberté, au pire pour une idéologie pas très convaincante avec des certitudes qui interdisent la contestation.

Des guerres, il y en a toujours eu, c’est dans les gènes de l’homme, des guerres monumentales, des guérillas, des guerres larvées réduites à des actes sanguinaires de fous et de lâches. Sebastian, son père, lui avait raconté la sienne, pas celle d’Espagne, il refusait d’en parler, non l’autre, celle que l’on disait mondiale, l’armistice de juin 1940, l’arrivée au pouvoir de Pétain, le soulagement des gens, heureux d’échapper à une réédition de la boucherie de 14-18. Le décret Crémieux de 1870 abrogé, les juifs étaient ramenés à un statut d’indigènes, avec moins de droits que les musulmans. Nombreux étaient ceux qui prétendaient que les Juifs n’avaient pas de patrie, aussi, nombreux étaient ceux qui ne se sentaient pas concernés par leur sort. L’antisémitisme, comme le racisme, était vivace en Algérie. Sebastian en parlait en serrant les poings. C’était le temps des damnés, des exclus, il savait que les opinions politiques qu’il n’avait jamais cachées, lui seraient reprochées. Cela devait arriver, ses ennemis étaient vindicatifs. Il attendait ce moment, serein, prêt à défendre ses idées jusqu’au sacrifice. Il avait été arrêté un mois avant la naissance de son troisième enfant. Enfermé pendant plusieurs jours, il avait été interrogé sur ses activités communistes, le Pacte germano-soviétique avait vécu. Il avait résisté aux coups de matraque et aux insultes des flics, mais pas à Dolores qui venait tous les jours au commissariat demander qu’on lui rende son mari. Elle disait qu’il n’était pas dangereux, simplement un peu demeuré, on avait profité de son intelligence limitée pour l’entraîner chez ces agitateurs, il était incapable de comprendre où il avait mis les pieds.

Il racontait à Rodrigo qu’elle arrivait, le ventre rond, en évidence, avec ses deux premiers enfants, Pablo, six ans, Joséfa, quatre ans, qui pleuraient, ils avaient peur des uniformes. Il avait honte pour elle, il aurait préféré qu’elle l’oublie, qu’elle ne s’humilie pas, qu’elle ne le traite pas ainsi devant ces gens qu’il haïssait. Les policiers n’osaient pas expulser cette femme enceinte, vêtue de noir de la tête aux pieds, une vraie madone en pleurs, avec une croix en bois pendu à son cou et un missel à la main, elle perturbait l’activité du commissariat. On avait exigé qu’il reniât ses convictions politiques pour être libéré rapidement. Sous le regard impérieux de Dolores et les larmes des enfants, et pour mettre un terme à cet affront, il avait trahi ses idées de progrès et de justice, et affirmé une foi catholique qui lui était étrangère, en disant qu’il allait faire baptiser son futur bébé à l’église ; si c’était une fille, il l’appellerait Thérèse, comme la ‘sainte’ de Lisieux, si c’était un garçon, il l’appellerait Philippe, comme le ‘sauveur’ de Verdun. Ils l’avaient éjecté hors du commissariat avec un monumental coup de pied au cul pour bien lui faire comprendre qu’il n’était qu’un pauvre type. Il était revenu dans sa famille, mortifié et humilié ; ceux qui l’avaient connu disaient qu’il n’était plus le même homme. Il ne supportait pas d’avoir été lâche, il s’était mis à boire pour oublier. Thérèse était née, avec trois enfants il n’y avait plus rien à faire.


Respirer, il le faut encore. Les yeux piquent. Se lever. La nausée. Tombé par terre, sur le dos, il devine le plafond dans l’obscurité. Les murs semblent se rapprocher, Rodrigo a peur d’être écrasé. Il ferme les yeux, il étouffe. C’est grotesque de mourir dans ce trou. Ah oui, sur une barricade, pour une bonne cause. Il fallait y penser avant, et encore, il faut que la mort serve à quelque chose, tous ceux qui sont partis en croyant que leur sacrifice était utile, ils se retrouveraient bien déçus de voir ce que les vainqueurs en ont fait.

Il a perdu le fil, quand il parle, le son de sa voix l’empêche d’enchaîner ses pensées. Parler dans sa tête, c’est mieux, et le maton n’a pas besoin de savoir ce qu’il raconte, si par hasard il comprenait le français.


Son père ne s’était pas débarrassé de sa honte, mais l’occasion de se venger s’était présentée. Certains ont la chance qu’un événement inespéré les sorte de leur accablement. Le débarquement en Afrique du Nord avait fait naître de nouveaux espoirs. Il s’était engagé dans l’armée française, et il était parti faire la campagne de Tunisie pour se racheter. Dolores se lamentait et regrettait les moments de délassement, qu’elle accordait de temps en temps à cet homme irresponsable, avec la hantise d’être à nouveau enceinte. Pourtant c’était fait, elle portait Rodrigo malgré elle dans son ventre.

Après des mois de combat au début de l’année 1943, les troupes du troisième Reich capitulaient à Tunis. Sebastian était fier d’avoir réparé l’affront du reniement politique qui lui avait été imposé par la police et sa femme. Il était volontaire pour poursuivre la guerre en Italie, mais Dolores avait accouché entre-temps. Sebastian, père de famille nombreuse, avait été oublié dans le Sud tunisien, à garder un terrain d’aviation jusqu’à la fin des hostilités. Il y avait appris la patience, la cuisson des pâtes, un peu de bricolage et beaucoup de jeux de cartes. Rodrigo aimait regarder les photos rapportées de cet enfermement à l’air libre. Quand même une certaine liberté qui donnait à regretter ce temps-là.


C’est vrai qu’il y avait des similitudes entre le père et le fils. Sebastian aurait mieux fait de rester auprès de Dolores pour assister à la naissance de son fils. L’enfance et les rapports de Rodrigo avec sa mère auraient été différents. La perspective de prendre sa revanche sur l’adversité l’avait emporté, au détriment de sa famille. Rodrigo a fait de même ; sa mère avait raison, il ressemblait à son père.

Dolores avait accouché et l’avait prénommé Ray, Rodrick, Franklin, en l’honneur des Américains et de Ray Ventura dont elle aimait les chansons. Un prénom ridicule, ce Ray, qu’elle prononçait à la manière du rail de chemin de fer. Elle croyait agir subtilement en l’affublant d’un prénom original. Il faut ensuite, toute sa vie, pouvoir l’assumer quand on n’a pas la chance d’avoir un physique singulier ou une quelconque célébrité. Sa mère l’appelait le plus souvent Rayado, il avait pris cela pour une fantaisie, une manière d’allonger une petite syllabe ; c’est seulement devenu adulte en Espagne qu’il a compris la signification de ce mot en argot : cinglé.

Peut-on, en effet, aimer un être qui paraît si différent, un fils irrémédiablement étranger ?

Elle ne l’avait pas accepté et le laissait vivoter dans son couffin, jour et nuit, devant les portes-fenêtres de la salle à manger ; s’il faisait froid, elle les entrouvrait, si le soleil cognait, elle écartait les rideaux pour le laisser rôtir derrière les vitres, elle s’en vantait comme d’une plaisanterie ; elle était fière de ses bêtises et aimait les raconter en toutes occasions. Il avait vaincu l’insolation et la bronchite, avec une vigueur insolente, signe évident, pour elle, d’un caractère rebelle et perfide.

Bien plus tard, il avait osé lui demander ce qu’elle lui reprochait pour être aussi méchante. Était-il une sorte de poil-de-carotte, avec ses cheveux trop clairs qui le faisaient surnommer Blanco par les Espagnols du quartier ? Elle lui avait répondu, avec son habituel rictus de dégoût, qu’il ressemblait trop à son père. Et aussi, parce qu’elle l’avait porté durant la guerre avec son cortège de privations, que sa grossesse avait été douloureuse, qu’elle avait déjà trois gamins à s’occuper pendant que son père faisait ‘el pallasso’ en Tunisie contre les Boches, alors que personne ne le lui avait demandé.

Sans aucune gêne, elle montrait un plaisir évident à lui faire de la peine en lui racontant qu’elle n’avait pas voulu de lui et avait fait ce qu’il fallait pour ne pas le faire naître, mais cela n’avait pas marché. Les queues de persil et les aiguilles à tricoter avaient été inefficaces. Des détails odieux qui le mettaient mal à l’aise, une manière de bien lui faire comprendre qu’elle ne le considérerait jamais comme son enfant. Elle l’avait nié, voulant croire que si elle ne le savait pas, il ne serait pas. Elle s’était arrangée pour que personne n’apprenne sa grossesse, elle avait accouché dans l’appartement, sans sage-femme, à l’abri du regard des enfants, et avait fini par le déclarer une semaine plus tard pour mettre sa conscience superstitieuse en paix avec son Dieu. Elle n’a jamais voulu lui dire la date exacte de sa naissance ; c’est peu important une semaine, ce n’est pas assez long pour se sentir plus jeune ou plus vieux.

Elle racontait à tous que son nouveau-né avait des yeux accablants. Elle répétait que ce regard, qu’il plantait dans le sien, n’était pas naturel, ce n’était pas celui d’un bébé, c’était le blâme de toute une vie. Le seul sentiment qu’elle éprouvait à son égard, c’était la peur. Il était un intrus, une bête à châtier sans pitié pour la dompter et l’empêcher de mordre. Sa poitrine n’avait pas suffisamment de lait pour le nourrir, elle espérait qu’il finirait par se lasser de s’accrocher à la vie. Il ne pleurait pas, ne criait pas, elle disait qu’il ne faisait que la regarder avec des yeux grands ouverts, inhumains, interrogatifs et accusateurs. Il avait tenu, économisant son souffle, ramassé sur ce soupçon de vie, avec une ténacité effrontée qu’elle prenait pour de la provocation. Il était resté très maigre durant toute son enfance. Elle était incapable de comprendre que son attitude, jusqu’à l’adolescence, n’exprimait aucune agressivité, mais au contraire un besoin intense d’amour. Rodrigo disait à ses amis qu’il aurait préféré mourir plutôt que de payer toute sa vie d’être malvenu.


Un bateau avait explosé dans le port, les vitres de la fenêtre étaient tombées sur son couffin, les morceaux de verre plantés autour de lui, il n’était pas blessé. Incompréhensible pour Dolores, superstitieuse, elle voyait dans ce miracle la main du diable. C’était la preuve que son fils était possédé. Quand elle devait le prendre dans ses bras, la peur d’être à son contact la rendait follement agressive. Elle le frappait et lui piquait les mains avec une épingle à nourrice, qu’elle portait toujours sur ses vêtements, pour qu’il ne les pose pas sur elle. Elle était persuadée que si elle prenait l’initiative contre le diable, il ne pourrait pas l’attaquer par quelque manœuvre sournoise.

Pour se préserver du mauvais œil censé accompagner Rodrigo, elle tendait vers lui sa paume ouverte, les cinq doigts de la main écartés quand il s’approchait d’elle, une manière de le tenir à l’écart et d’arrêter quelque envoûtement. Pour se racheter d’avoir épousé un mécréant et donné le jour à un démon, elle faisait toujours une croix au dos du pain avant de le couper, et ne le posait jamais à l’envers, sur la table. Elle avait peur d’attirer un bourreau maléfique qui viendrait la punir ; elle récitait le Notre Père et l’Ave Maria, matin, midi et soir, comme un remède miracle. Quand elle avait l’impression d’en avoir oublié, elle craignait que le ciel se vengeât en lui faisant des misères. Tout en s’occupant à autre chose, machinalement elle récitait ses prières en les enfilant à la suite comme des guirlandes. Elle disait ensuite, en catalan, que Dieu ne pouvait pas lui faire de reproche, elle avait sûrement pris de l’avance dans ses actes de piété.

Les raids aériens frappaient surtout la nuit. Elle ne voulait pas descendre dans les caves bondées aux odeurs nauséabondes, elle avait entendu dire que des bombes étaient tombées dans des cages d’escalier pour exploser dans les abris du sous-sol. Elle prenait les enfants dans le grand lit matrimonial, si la maison était détruite, ils mourraient ensemble ; Rodrigo était laissé sous la fenêtre dont on avait remplacé les vitres. Serait-il encore épargné par une nouvelle chute de morceaux de verre ? Dès qu’il avait su se déplacer, il faisait basculer le couffin et aller silencieusement à quatre pattes se cacher sous le grand lit.


C’est l’hiver pour qu’il fasse si froid dans ce cachot, pas de doute. Est-ce le début de l’hiver ? Noël ? Ou déjà presque le printemps. Il aimerait que ce soit le printemps, surtout vers la fin quand la chaleur arrivait brutalement, sans transition après le froid humide. Une chaleur qu’il recherchait dans la rue en s’écartant de l’ombre des arbres, ou sur le sable de la plage, même si la mer était encore trop froide pour se baigner, une chaleur complice qu’il n’aura jamais plus sur la peau. Les longues vacances d’été approchaient, il les sentait venir. Il était impatient de retrouver le parfum du jasmin et le velouté des abricots. Quelle importance de mourir au printemps ou en hiver ? Il n’y a pas de saison idéale pour partir.


La guerre était finie, sa mère avait voulu clamer sa joie à ses voisins. À défaut de pouvoir accrocher un drapeau tricolore à la grille de son balcon, elle avait épinglé trois de ses culottes, bleue, blanche et rose. Les passants, dans la rue, montraient du doigt l’étendard improvisé, les uns en riant, les autres scandalisés. Chacun donnait le sens qu’il voulait à cette manifestation ambiguë de patriotisme. Quand elle en parlait, il imaginait les sous-vêtements indécents agités par le vent dans une danse obscène ; il avait honte quand ceux, qui en avaient gardé le souvenir désopilant, se moquaient de lui.

Son père était revenu. Dolores le suppliait chaque jour de demander la nationalité française ; analphabète, parlant mal le français, elle rêvait de s’intégrer totalement dans ce pays qui lui promettait de ne plus connaître la misère espagnole, mais il refusait, persuadé que la victoire allait mettre fin à la dictature en Espagne. Il pourrait alors se montrer à tous, fier d’avoir gardé sa nationalité et d’avoir toujours cru en la victoire du peuple. Il pourrait abandonner son attitude effacée, son sentiment d’infériorité, ne plus être regardé comme un étranger opportuniste dans une Algérie raciste. Il avait participé à une manifestation, portant haut, dans les rues du centre-ville, un mannequin représentant Franco, pendu au bout d’un piquet. Il attendait une action des Alliés en Espagne. Elle n’eut jamais lieu, les Américains avaient trop à faire contre les communistes à l’Est, pour tolérer une république rouge à l’Ouest. Franco, habilement, était resté neutre dans cette guerre mondiale. Quant à Rodrigo, il lui restait à passer une enfance difficile.


Dans le cachot, il parle à des ombres que le soupirail projette sur le mur : « C’est toi Cristiana, tu es revenue me voir ? Tu me manques tellement. Il fait si froid sans toi. Ce n’était pas la peine d’essayer de me suicider, avec ce gel la mort serait venue naturellement avant la fin de la nuit. J’étais trop impatient de partir te rejoindre. Je sais, tu me l’as assez dit, je veux tout faire trop vite. Sauf quand nous faisions l’amour. Oui, d’accord, ce n’est pas le moment de penser à ça ; c’était tout de même bien ».


Son père n’aimait pas le prénom que Dolores lui avait donné sans le consulter. Il l’appelait soit Blanco, soit par son deuxième prénom qu’il ‘hispanisait’ en Rodrigo. Tous avaient pris le parti de l’appeler ainsi, trouvant Ray trop inhabituel, surtout prononcé comme le faisait sa mère. Les Italiens, quant à eux, l’appelaient Bianco. Il se retrouvait avec cinq ou six étiquettes, aux consonances différentes, qui faisaient apparaître, à sa guise, des amis toujours à ses côtés, avec qui il tenait de grands discours, évaluant le pour et le contre de chacune de leurs opinions. Déjà il parlait à des fantômes, une façon de s’évader d’une vie déplorable. De là à considérer qu’il avait des personnalités multiples, sorte de Janus à plusieurs faces, lui permettant d’adopter aisément l’attitude adéquate en toutes circonstances, il n’y avait qu’un pas. Diplomate, psychologue, conciliateur, fin négociateur, mais aussi comédien, hypocrite, pervers, imposteur, il aimait jouer tous ces rôles dans ses histoires.

Les mauvaises langues insinuaient que s’il était blond, les Américains n’y étaient peut-être pas étrangers. Dolores, au caractère épouvantable, devenait une furie quand ces ragots venaient jusqu’à elle. Elle répétait qu’elle était fidèle et vertueuse, contrairement à certaines qu’elle connaissait bien, elle pouvait dire les noms, et ne s’en privait pas, s’amusant à déclencher des affrontements phénoménaux. Les Américains avaient débarqué en novembre, son fils était né en avril et n’avait rien d’un prématuré. Mais, plus elle se défendait, plus les médisances s’intensifiaient. On montrait Rodrigo du doigt dans la rue en ricanant. Trop jeune, il n’en comprenait pas les raisons. Les insultes, les cris, les menaces, les condamnations définitives fusaient dans les couloirs des maisons, dans les rues, chez les commerçants, de balcon à balcon, de terrasse en terrasse, avec cette violence capable d’enfler démesurément pour finir par se dégonfler encore plus rapidement ; quotidien des petits peuples méditerranéens qui, à défaut de motifs réels pour se disputer, en inventent pour le plaisir de l’affrontement. Sebastian, à qui Dolores se plaignait, se contentait de hausser les épaules.

Elle se vengeait sur Rodrigo. Elle lui avait brûlé les pouces sur le feu de la gazinière, parce que, malgré ses menaces, il avait trouvé agréable, et même réconfortant quand une peine le tourmentait, de rêvasser un pouce dans la bouche. Il le referait bien ici, dans ce trou, s’il avait pu avoir les mains propres, il doit se contenter de souffler sur ses doigts pour les réchauffer, mais son haleine est sans vie.

La peur horrible, l’affolement sans échappatoire d’un enfant de quatre ans coupable de rêver un pouce dans la bouche, incompréhension de la sanction. Inutile de pleurer, supplier, résister, promettre de ne plus le faire, le châtiment promis devait être exécuté, sinon l’autorité de sa mère aurait été affaiblie dans la famille. Elle adorait jouer ce rôle de juge, ses décisions impulsives étaient sans appel, privilège indiscutable d’un adulte sur un enfant. Elle avait dû trouver la punition plaisante et efficace, si bien que les autres doigts connurent aussi la brûlure pour des motifs insignifiants, comme un index égaré dans une boîte de lait concentré sucré, restée malignement ouverte dans la cuisine, ou quelques crottes de nez collées sur le mur des ouatères. La maîtresse d’école trouvait inquiétants ces doigts meurtris, Dolores lui avait dit que son fils aimait jouer avec le feu. C’était vrai, dans un certain sens, et cela allait durer. Décidément, pourquoi sa mère appréciait-elle si peu le monde merveilleux de l’enfance ? Il s’enfermait dans un mutisme prudent, ne sachant à quel moment et pour quelle raison, elle allait encore frapper, avec l’horrible certitude que son pire ennemi était en permanence auprès de lui, et qu’il lui était asservi.

Quand la pluie le privait de la rue, il restait des heures derrière la fenêtre, celle-là même dont les vitres l’avaient épargné et qu’il considérait avec gratitude. Il regardait le monde de haut. Superbe révélation que chaque chose fût utile. Le feuillage des arbres existait pour abriter les oiseaux, leur écorce pour loger les insectes, la pluie pour abreuver les chiens, le vent pour chasser la pluie, le soleil pour égailler la rue, les mégots de cigarette pour permettre aux pauvres de fumer. Les pavés inégaux des trottoirs faisaient tomber les gens qu’il n’aimait pas. Plus tard, dès qu’il sut écrire, il en avait fait la liste, il ne connaissait pas leur nom, il les avait appelés en fonction de leur physique : le gros chauve au cigare, le brun qui marchait les bras écartés, le chauffeur de taxi édenté qui le regardait méchamment, le type au chien vicieux qui se frottait aux jambes des enfants, la femme âgée qui faisait toujours ses courses dans une robe de chambre qui sentait l’urine. Quand l’un d’eux glissait, il applaudissait en disant, assez fort pour avoir le plaisir de s’entendre le dire : « c’est bien fait pour ta tronche ». Un monde merveilleusement ordonné selon sa volonté.

La gifle surprenante l’avait fait tomber. Sa mère était venue silencieusement derrière lui pour voir ce qu’il faisait de mal. Elle continuait de le frapper en l’insultant. Il lui avait donné des coups de pied pour se dégager, en lui disant qu’il fallait qu’elle arrête de le prendre pour son chien, quoique, si elle avait eu un chien, elle l’aurait mieux traité. Il avait filé hors de l’appartement, elle continuait de hurler du haut des escaliers. Les voisines entrouvraient leur porte pour se repaître de l’agitation créée par cette femme violente et redoutée. Elle fouillait ses poches quand il était couché, et avait trouvé le papier sur lequel il avait écrit les noms imagés des passants, et les mots bizarres qu’il aimait trouver dans le vieux Larousse, par exemple la vesse, ce pet silencieux, mais très malodorant. Elle le regardait, non pas comme le fruit de ses entrailles, mais avec dégoût, des eaux sales expulsées de son ventre.

Il aimerait encore regarder le monde de haut pour le recréer selon son humeur, mais les murs limitent ses regards, alors il ferme les yeux pour voir plus loin, au-delà du présent, c’est toujours malheureusement le passé qui l’accompagne.

Aperçu du premier chapitre

Résumé

Roman        Parution : 24-06-2013

Format : 120x190 mm    Nombre de pages : 312

ISBN: 978-2-312-01161-5    

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