La Restanque

La restanque


Mur de pierres sèches qui soutient les cultures au niveau supérieur en évitant l’érosion de leur fondation.


Ce site n’a pas d’autre ambition.

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Cardabelle est le nom donné en Lozère à la carline à feuilles d’acanthe, le chardon des Causses. On la retrouve séchée et clouée aux portes des maisons dans certains villages en guise de protection contre les maléfices, ou comme baromètre, le capitule se referme pour annoncer le mauvais temps.  La cardabelle est désormais protégée car en voie de disparition.

Sophie faisait la guerre aux chasseurs, aux braconniers et aux cueilleurs de cardabelles.  Certains auraient bien voulu l’attraper, mais elle était insaisissable, rapide comme une vipère aspic, aussi invisible qu’une larve de cigale, silencieuse comme un sentiment de gêne. Les habitants des Pélucres, petit village sur le Causse de Sauveterre, se demandaient qui était la fille qui cavalait dans les bois. Une légende sur sa nature profonde se répandit rapidement dans le village. On l’assimilait au chardon des Causses qu’elle protégeait; son prénom étant inconnu, on parlait d’elle en disant la Cardabelle, la fille du chardon, attribuant à cette fille des dons magiques. Mais de pouvoirs, elle n’en avait que par l(hbilité de ses petites mains, ses yeux perçant la nuit et l’agilité de ses courses. La colère de ses ennemis allait leur faire perdre toute prudence et être à l’origine d’événements tragiques.


Germaine Malgras n’aurait jamais dû revenir sur le Causse de Sauveterre. Son retour allait bouleverser la vie calme et rude dans les fermes caussenardes, ces excroissances silencieuses de calcaire et de pierres sèches, anomalies minérales disséminées sur la lande.

Germaine créait, sans le vouloir, une menace pour l’harmonie vigilante et paisible du village des Pélucres. Un danger pire que tous ceux contre lesquels les paysans savaient, depuis des siècles, se protéger. Comme les soirs d’hiver, au coin du feu, quand le vent du nord hurlait méchamment sa solitude sur le plateau désertique.


Lorsque Germaine s’était révoltée contre des parents trop autoritaires, elle avait choisi de partir travailler dans le Bas-Pays. C’était à la Libération. L’émancipation de la femme avait permis de lui ouvrir l’accès à des tâches mal payées, délaissées par les hommes, mais il faut un début à tout, disait-on. Elle avait trouvé un emploi aux abattoirs de Nîmes, un métier qui lui allait bien, elle qui était grande et forte. Elle avait espéré, pendant cet exil, rencontrer l’homme qui l’accompagnerait dans la vie, un homme de la ville, élégant, cultivé, délicat, différent des paysans du Causse qu’elle connaissait. Mais son physique de fort des halles et son visage marqué par de nombreux kystes avaient tenu à l’écart les jeunes nîmois en quête de jolis tendrons. Tout ce qu’elle avait pu obtenir, c’était le surnom de Boudougne, un mot des Cévennes pour désigner une boursouflure. Quand elle ouvrait la bouche, on s’attendait à entendre une voix de charretier, mais elle s’exprimait avec une douceur qui surprenait. Son goût pour la lecture et le théâtre l’avait dotée d’une culture qu’aucun de ses collègues aux abattoirs n’était capable d’apprécier. Elle passait pour prétentieuse, voulant paraître au-dessus de sa condition.


À la mort de ses parents, désormais orpheline à quarante ans, elle quitta le Bas-Pays avec soulagement, l’air de la Lozère lui manquait. Elle reprit leur ferme près du village des Pélucres, à une poignée de kilomètres de Saint-Georges-de-Lévéjac, et continua l’élevage de brebis, un travail difficile sur des terres pauvres couvertes de landes, de genévriers, de buis et de pins noirs.

Elle acquit rapidement le respect des habitants du village en raison de son peu de goût pour les relations de voisinage. L’aurore la voyait s’affairer dans la bergerie pour la première traite. Elle maintenait le logis des bêtes dans un état de propreté rigoureuse, considérant qu’elles avaient droit à des loges aussi nettes que sa chambre. Puis, elle les conduisait sur la lande à la végétation rachitique, sous la garde de son chien. La journée se poursuivait par la coupe du bois, l’entretien des clapiers, du poulailler, du potager et de la maison. Elle ne s’arrêtait qu’à la tombée de la nuit après avoir rentré son bétail, trait une nouvelle fois brebis et chèvres, et confectionné avec amour de petits fromages qui constituaient une part importante de son alimentation. L’isolement de la région imposait l’autarcie.

Avec l’eau chauffée dans le grand chaudron de la cheminée, elle remplissait alors la baignoire qu’elle avait fait installer par le plombier du Massegros. Elle s’y couchait avec délectation et se lavait méticuleusement, habitude qu’elle avait prise à Nîmes pour chasser l’odeur de sang et de déjections des abattoirs.

Le bruit s’était vite répandu que cette femme avait apporté, du Bas-Pays, des habitudes excentriques de citadine. Coquette, elle allait au village, vêtue à la mode de la ville, refusant de s’habiller en noir et tablier bleu, comme les femmes du Causse. Courageusement, elle avait voulu se débarrasser de ses kystes à la pointe d’un couteau. Elle n’avait réussi qu’à se faire des cicatrices sur le visage. Le surnom de Boudougne l’avait suivie jusqu’ici.


Un jour, Sulpice Enjolras, un colporteur, frappa à sa porte. Il vendait des clochettes pour le bétail. Il avait demandé humblement un verre d’eau. Il semblait épuisé. Germaine lui proposa de s’asseoir dans la cuisine. Il balbutia quelques mots de remerciements. Ses regards se perdaient sur les murs, les meubles, le fourneau où cuisait une flèque répandant un fumet de lard fondu et de tomme fraîche.

Il baissa la tête et se mit à pleurer. Germaine était émue, c’était beau et réconfortant un homme qui pleure.

Cet homme n’avait pas retenu ses larmes contrairement à ses semblables. Son corps efflanqué nageant dans des vêtements trop larges, son visage émacié, ses mains tremblantes disaient le drame qu’il vivait. Elle aurait pu pleurer, elle aussi, avec lui, mais elle s’était découvert une bienveillance proche d’un sentiment amoureux. Elle l’invita à se débarrasser de ses sacs et à partager son repas.

Il lui dit qu’il n’avait jamais rencontré quelqu’un d’aussi aimable. Qu’il prierait pour elle jusqu’à la fin de ses jours. Avant de manger, il marmotta le bénédicité, les yeux fermés, ce qui surprit et rassura Germaine.

Il parla de sa vie errante, de l’hostilité des paysans qui lui envoyaient leur chien, de la faim, de la soif, du froid. Il dormait où il pouvait trouver un abri, et trop souvent sous la lune. La chaleur d’un foyer l’obsédait.

Germaine lui proposa de rester quelques jours pour se requinquer, elle avait une chambre aménagée pour accueillir l’enfant qu’elle désespérait de voir naître un jour.

Célibataire, l’homme était resté auprès de cette femme qui lui assurait stabilité et sécurité. La solitude leur pesait trop pour qu’ils ne se fissent pas à l’idée d’unir leur mélancolie et de combler leurs fêlures. Il était loin d’être le prince charmant dont elle avait rêvé ; petit, malingre, la poitrine étriquée et le ventre enfoncé, il ignorait que le savon eût existé.

Il quitta rapidement la chambre d’enfant pour le lit de Germaine. Elle avait du temps à rattraper et son compagnon possédait les arguments qu’il fallait pour répondre à sa demande. Toutefois, toujours préoccupée par l’hygiène, elle l’obligeait quotidiennement à se baigner, et, plusieurs fois par jour, à se laver les mains, se brosser les ongles et les dents. Sulpice se pliait de bonne grâce à ces contraintes, ayant trouvé une femme qui lui assurait un certain confort matériel.

Paresseux, il ne faisait pas grand-chose pour assister Germaine dans les travaux de la ferme, disant qu’un commerçant comme lui ne connaissait rien des tâches paysannes, et bien qu’il eût des velléités de l’aider, il ne voulait pas, par de mauvaises manœuvres, causer des catastrophes.

Son occupation principale se limitait à attraper des truites farios, à la main, dans le Tarnon, la Mimente ou le Tarn. C’était à la source du Pesquié qu’il attrapait les plus beaux spécimens ; il ne comptait plus les prises de plus de cinquante centimètres. Ses loisirs le menaient dans les environs de Florac où, durant plusieurs jours, il retrouvait ses amis de bamboche et s’abandonnait à une totale négligence hygiénique. Il revenait ensuite, revigoré pour supporter la tutelle de sa compagne.

Germaine prit le dégoût du poisson qu’il lui rapportait. Aussi Sulpice distribuait-il ses captures à ses amis et revenait à la ferme, la bourriche vide. Il n’en avait aucun dépit, son plus grand plaisir était de capturer le poisson en se jouant de lui. Il lui fallait ensuite se débarrasser de l’odeur de poiscaille qui faisait frémir Germaine. Corps et vêtements étaient frottés et lavés encore et encore.

À cette époque, les salmonidés étaient si nombreux dans les rivières de Lozère que les ouvriers agricoles refusaient d’en manger plus de trois fois par semaine, et le faisaient préciser dans les contrats de louage. Certains propriétaires poussaient l’avarice jusqu’à refiler à leurs ouvriers, des bécards, ces saumons mâles à la chair fadasse en période du frai, ou pire, des poissons immangeables conservés dans la saumure.

Le Sulpice prit, au fil du temps, assez d’assurance pour devenir autoritaire. Il contesta l’organisation qu’elle avait mise en place depuis toujours, critiquant la frugalité des repas, exigeant toujours plus avec un égoïsme outrancier. Il volait Germaine pour aller se saouler au bistro où il se répandait en récriminations contre sa compagne.

Sa présence chez la Boudougne faisait scandale. Personne ne lui parlait ; il était méprisé, jugé comme un parasite, et la Boudougne comme une femme dépravée. À cette époque, les apparences trompeuses et les dissimulations honteuses tenaient lieu de moralité commune. Ce n’était pas le vice qui était condamné, mais le fait de l’exposer au su de tous.


Un jour, refusant de se laver avant de se mettre au lit, il avait cru pouvoir l’insulter et la frapper. Il lui jeta au visage le verre qu’il tenait à la main en la traitant de vieille salope, et, ivre de colère, il balaya la table de la cuisine d’un large mouvement de bras, jetant au sol la vaisselle, la marmite de soupe et la bouteille de vin. Le sol était jonché de débris de porcelaine et de verre. Devant l’attitude pétrifiée de Germaine, il se sentit fort et dominateur au point de la gifler violemment. Dans son esprit, c’en était trop de subir les directives d’une femme ; il y avait tout de même un ordre naturel à respecter dans un couple. C’était lui désormais le maître. Il le cria en bombant son torse étriqué.

Germaine le vit enfin tel qu’il était, un homme méprisable, stupide, hargneux, comme tous ceux qui, humblement, implorent aide et bienveillance, et deviennent ensuite tyranniques, des imposteurs orgueilleux, ingrats, injustes, pour peu qu’on leur ait accordé, avec bonté, ce à quoi ils aspiraient.

Ce nabot de Sulpice avait une audace irrespectueuse impardonnable. Elle le saisit, le souleva comme elle aurait fait d’un sac d’ordures, descendit dans la cour et alla le jeter sur le tas de fumier que la pluie récente avait rendu bourbeux. Il s’y enfonça. La fourche à deux dents en main, elle le piqua pour l’empêcher de sortir de l’ordure.

Elle resta toute la nuit, à côté du margouillis, et quand le soleil se leva, elle le laissa descendre. La punition avait assez duré, il avait certainement compris, la nuit aura porté conseil. Germaine s’était calmée et avait décidé de lui pardonner son égarement ; elle allait le reprendre sévèrement en mains. Mais Sulpice, sans hésiter, s’élança sur la route en lui criant, à distance, qu’il en avait marre de son autorité, de son mauvais caractère, qu’elle n’était qu’une grognasse affreuse, qu’elle pouvait aller se faire sauter par le diable.

Le retour de Sulpice à Florac, quelques jours plus tard, fit sensation. Voulant prendre le contre-pied des contraintes imposées par la Germaine, il n’avait pas fait l’effort de se nettoyer en chemin. Son odeur faisait fuir les passants, les enfants se moquaient de lui en se bouchant le nez. Rejeté par ses amis, il alla plonger dans le Tarnon et se laissa porter par le courant, vif en cette saison. Certains racontèrent l’avoir aperçu flottant, accompagné par un saumon d’au moins un mètre vingt. D’autres assurèrent qu’il était allé jusqu’au Tarn, et peut-être même jusqu’à la Garonne, où il aurait accosté et se serait établi chez une femme éléphantesque.

En Lozère, les soirées d’hiver sont trop longues pour ne pas se raconter des histoires fantastiques. Ce qui est sûr, c’est que la Germaine Malgras n’accueillit plus aucun homme dans sa maison.

Cependant, elle était enceinte des œuvres de Sulpice. Elle était heureuse de devenir mère, mais s’en voulait que le père fût cet avorton. Elle regrettait toutefois par moments de l’avoir maltraité, estimant qu’il avait quand même le droit de connaître sa progéniture. Or, dans ce cas, il aurait peut-être voulu la lui voler, et cela aurait été une horreur que l’enfant reçût la mauvaise éducation d’un père si déplorable. Elle résolut de ne parler à personne de ce qu’elle entrevoyait comme la découverte d’un trésor à garder jalousement pour elle.

Elle accoucha d’une fille dont la beauté laissait à penser que la nature avait voulu réparer l’injure faite au physique de ses parents. Elle ne la déclara pas à la mairie, afin que personne ne la prive, même, sur le papier, d’une parcelle de l’existence de sa fille. De plus, elle craignait les commérages des gens mal intentionnés qui auraient habillé son enfant de mots inappropriés.

Elle l’appela Sophie, parce que c’était, dans les Cévennes, le nom donné à la vandoise, un poisson des eaux douces limpides, et parce qu’elle avait, comme elle, le ventre argenté, et avait tant aimé s’agiter dans le sein de sa mère.

Elle se chargea elle-même de son éducation, voulant éviter qu’elle ne prenne, à l’école, les mauvaises manières des autres drôles du village. Elle lui fit la classe, ignorant l’instituteur du village qui se considérait jalousement comme seul apte à enseigner aux enfants et même aux adultes, des paysans préjugés incultes. Germaine, outre les matières scolaires, apprit à sa fille à aimer les livres dont elle avait ramené un nombre impressionnant de son séjour nîmois.

Dès son plus jeune âge, Sophie avait compris la nécessité de protéger les animaux et les plantes rares ; elle vouait un culte païen à la cardabelle, ce chardon orgueilleux qui faisait la roue sur les pierres calcaires chaudes de soleil, face au ciel des Causses, refusant de se cacher dans les blés, comme les autres chardons vulgaires et hypocrites. Elle aimait cette cardabelle, douce, piquante, sans autre intérêt que sa beauté et sa faculté d’annoncer la pluie ; un chardon des Causses qui se moquait de l’hiver et de la neige, respecté par le mouton et le paysan à qui il évitait de nuire dans les champs.

Sophie était espiègle et moqueuse. Sa mère s’étonnait de la voir si belle alors qu’elle-même était laide. Mais, comme l’on prétend que l’enfant voit sa mère avec les yeux de l’amour, Germaine voulut savoir si sa fille, alors âgée de cinq ans, et donc en mesure d’avoir un jugement critique raisonnable, ne la trouvait pas trop moche. Elle espérait une certaine indulgence filiale. Sophie la rassura ; bon, bien sûr elle n’était pas très très belle, mais quand même un peu… Pleine d’espoir, Germaine lui demanda ce qu’elle trouvait de beau chez elle ; après une minute de réflexion, Sophie lui dit qu’il lui avait semblé apercevoir une dent en or au fond de sa bouche.

Germaine regrettait d’avoir eu sa fille si tard ; n’était-elle pas gênée d’avoir une mère presque vieille ? Sophie l’avait tranquillisée en lui disant que ce n’était pas plus mal, car si elle l’avait eue dans sa jeunesse, c’est elle qui serait vieille maintenant, et elle n’était pas pressée de quitter une enfance si agréable. Elle espérait quand même garder sa mère encore quelques années. Quand Sophie lui demandait où était son père, Germaine lui assurait qu’il était bien là quand elle avait été conçue, et que c’était l’essentiel. Un père, cela ne servait qu’à ça. Sophie la regardait rire de toutes ses dents en le disant. Elle imaginait sa mère en mante religieuse dévorant son père.

À dix ans, Sophie faisait déjà la guerre aux chasseurs, aux braconniers et aux cueilleurs de cardabelles. Elle détruisait les pièges à grives et les collets à lapins. Elle connaissait les hommes qui prenaient plaisir à faire du mal aux animaux. Elle les harcelait, les contrariant par des jets de pierre et par des traquenards où ils allaient s’entraver dans des cordages tendus, s’embourber dans des trous cachés sous des feuilles. Elle était contente quand elle les voyait étendus dans la fange.

Elle fut rapidement repérée, et certains auraient bien voulu la punir, mais elle était insaisissable, rapide comme une vipère aspic, aussi invisible qu’une larve de cigale, silencieuse comme un sentiment de gêne. Les gens se demandaient qui était la fille qui cavalait dans les bois, telle une dryade. Une légende sur sa nature profonde se répandit rapidement dans le village. On l’assimilait au chardon des Causses qu’elle protégeait ; son prénom de Sophie étant inconnu, on parlait d’elle en disant la Cardabelle, la fille du chardon, attribuant à cette gamine des dons magiques, comme de pouvoir tuer ses ennemis d’un seul regard, à la façon du basilic de la mythologie.

Mais de pouvoirs, elle n’en avait que par l’habileté de ses petites mains, ses yeux perçant la nuit et l’agilité de ses courses. Elle savait deviner, dans les manières des uns et des autres, les attentats qu’ils allaient commettre contre la Nature. Et si elle ne parvenait pas à déjouer à temps leurs actes criminels, elle faisait en sorte qu’ils n’en pussent retirer un quelconque bénéfice.

Pour mener de front le travail à la ferme et la surveillance de sa fille qui courait partout en jouant des tours à ses voisins, Germaine avait sollicité, de l’Assistance publique, l’envoi d’un orphelin d’une quinzaine d’années qui l’aiderait.

Celui qui se présenta avait dix-huit ans et avait déjà été placé comme vacher dans d’autres familles. Renvoyé chaque fois pour son indiscipline, il n’acceptait pas l’injustice. Il estimait mériter un autre destin, comme de travailler dans la mécanique ou le commerce, mais surtout pas de s’occuper des bêtes, de dormir sur la paille, de manger les restes de ses maîtres, pour, en fin de compte, être payé de reproches. Il avait résisté, les insultant, répandant des propos calomnieux pour leur nuire, allant jusqu’à commettre des actes de malveillance pour se venger. Le meilleur moyen, qu’il avait trouvé, dans sa faiblesse, consistait à être cruel envers les bêtes dont il avait la garde, trouvant insupportable qu’elles fussent mieux traitées que lui.

Il avait regardé la Boudougne, par en dessous, d’un œil sournois, se demandant quels types de rapports allaient s’établir entre eux ; pas d’homme dans cette ferme, il se voyait déjà en position de force pour imposer ses conditions. Dans tous les cas, il était bien décidé à ne pas se laisser humilier, il était adulte maintenant.

Germaine l’avait tout de suite jaugé. Elle avait compris qu’elle n’en viendrait pas à bout lorsqu’elle lui avait demandé de garder les brebis et les chèvres, de les traire et de nettoyer la bergerie. Pour lui, il n’y avait rien de nouveau, et même c’était pire : des chèvres ! qui allaient prendre un malin plaisir à lui échapper, à courir dans des endroits inaccessibles à un être humain, à le faire tourner en bourrique. Il regrettait presque les vaches placides de son dernier placement.

Dès le premier jour, ce fut la guerre. Ayant insulté la Boudougne en la traitant de vieille vache, il avait reçu une gifle magistrale qui l’avait envoyé valdinguer sur les galets de la calade devant la maison. Il s’était relevé et était parti en donnant, au passage, un coup de pied à Sophie qui jouait dans la cour. De loin, il les avait injuriées en leur promettant une vengeance effroyable.

Il connaissait les interrogations des habitants du village sur l’identité de la Cardabelle, aussi alla-t-il se répandre au café Ségalas en affirmant que celle, qu’ils recherchaient, avait élu domicile chez la Boudougne qui la traitait comme sa propre fille. Il n’était pas loin de la vérité. Puis, il disparut, on n’allait plus en entendre parler avant longtemps.


Résumé

Aperçu du premier chapitre

  Roman         Parution : 11-09-2014

  Format : 120x190 mm      Nombre de pages : 230

  ISBN: 978-2-312-02474-5

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