Dans Montmartre, près des derniers arpents de vigne, il y a un petit jardin à l’état sauvage. Romano, revenu de ses engagements anti-franquistes, reprend tardivement des études à Paris, tout en espérant rencontrer la femme qui lui fera oublier ses mauvais souvenirs. Un jour, il pénètre dans le jardin sauvage, et découvre des morceaux de papier accrochés dans un arbre. Il se retrouve confronté à une énigme qui le dépasse. C’est un piège qui lui est tendu, mettant sa vie en danger.


Cette histoire est tombée dans l’oubli, assez méconnue aujourd’hui pour que je me permette de vous la raconter à ma façon.

Trente-cinq années ont façonné mes souvenirs en donnant à des gestes, des paroles, des sentiments, une teinte qu’ils n’avaient pas à cette époque, et surtout en y mêlant des personnes qui étaient alors absentes.

Pourquoi me priver du plaisir de les faire apparaître à mes côtés dans ce récit, en me réappropriant le temps perdu ?

Jean Cocteau avait écrit : « Le passé Liane, c’est du présent devenu vieux ».

Est-ce un mauvais coup porté à la vérité historique ?

Pensez à ces paroles que vous avez tues, à ces gestes que vous avez retenus, à ces sentiments que vous n’avez pas exprimés, quand l’occasion vous en avait été donnée. Et pourtant, aujourd’hui, vous êtes persuadés de ne pas avoir failli.

Mythomanie, mémoire réductrice ?

Non, plus simplement l’effet du temps qui vous fait oublier vos défaillances, vos actes manqués, vos lâchetés, et vous aide à vous accepter avec un peu d’estime.


C’est si réconfortant de ne pas se mépriser.

Mardi 8 avril 1975

Deux heures du matin. L’homme a fracturé le cadenas qui ferme le portail de ce bout de jardin, il entre avec appréhension, il n’aime pas la campagne, même quand elle se cache dans Paris. Il cherche un arbre ; en pleine nuit il a du mal à le trouver malgré la description précise qu’on lui en a faite. Heureusement, il a eu l’idée de prendre une lampe de poche. Il aurait préféré que ce soit ce petit machin qui lui a fouetté le visage près de l’entrée, cela lui aurait évité de salir ses chaussures. L’odeur des végétaux en décomposition le dégoûte, il a glissé et jure.

Il l’a trouvé, ce gros arbre, il regarde autour de lui pour s’assurer que personne ne le voit. Il n’y a aucun bruit. Il roule le petit morceau de papier, l’attache avec un fil et l’accroche à une branche. Il le regarde en souriant, ce qu’il vient de faire est tellement bizarre.

Il sort du jardin, referme le portail et descend de la butte Montmartre. Mission accomplie. Il reviendra dans ce jardin, le lendemain et les jours suivants, en accrocher d’autres.

En sortant de chez moi, je prends toujours à droite pour escalader la rue des Saules, pas par superstition, non, je me suis inventé un rituel pour être certain que ma journée se passera sans anicroche ; je n’aime pas les surprises, elles me sont rarement favorables. Pourquoi quotidiennement faire le saut de la Butte au lieu de prendre le métro ? D’abord, monter au sommet pour redescendre de l’autre côté, vers le Sud, c’est un excellent exercice physique ; et puis, je hais le métro. J’aime passer dans les rues qui s’agitent gentiment dans la fraîcheur matinale, voir les gens qui entrent et sortent des bistros d’où s’échappent des odeurs de café chaud et de tabac froid. Les visages que je croise ont l’innocence d’un début de journée.

Je tourne ensuite à l’angle de la rue Saint-Vincent, pour passer le long du jardin abandonné, à côté des vignes. Mon ami Ramon m’a dit, avec insistance, qu’il fallait me dépêcher d’y faire un tour avant qu’il disparaisse, il y a là un superbe chêne qui mérite le détour. Pourquoi irais-je voir un chêne ? Il est surprenant ce Ramon, à chercher dans tout Montmartre le petit détail insolite qui occupera ses pensées et nourrira ses conversations.

Derrière la grille de ce jardin sauvage, une agitation fait rage au-dessus des marches, sous les fourrés. Depuis que je passe par là, j’ai déjà aperçu, vivant en toute liberté, et sans doute en sécurité, des chardonnerets, des mésanges, des familles de rats, des piafs. Je cherche la cause de cette effervescence, m’attendant à voir un intrus, comme un serpent ou un chat. C’est une pie qui attaque un jeune mulot, pendant qu’une autre pie manœuvre pour éloigner la mère du petit. C’est beau une pie, mais son cri est affreux, et c’est un animal nuisible, à l’alimentation douteuse, qui n’hésite pas à attaquer tout ce qui sent fort ou paraît faiblard, pour peu qu’il y ait de la pitance à espérer.

En m’approchant du portail, je vois que la chaîne, qui le ferme habituellement, a perdu son cadenas. L’abandon, grâce auquel ce jardin s’épanouit avec l’espace pour seule contrainte, me séduit. Je m’amuse à penser que, moi-même, je suis fait d’une essence identique. C’est stupide, mais cette fraternité illusoire me plaît. Une telle occasion de rencontrer cet ami singulier, si avide d’exister, risque de ne pas se représenter. J’aime me raconter des histoires, surtout si je n’ai pas à les vivre. Y entrer serait une fausse note dans l’harmonie journalière, et donc d’éventuelles sources d’angoisse, mais l’envie est trop forte.

Le bruit grinçant du portail a fait fuir les pies et les mulots effrayés par ma présence. Je m’accorde cinq minutes pour visiter le jardin. Aucun chemin, aucun sentier dans ce bout de forêt vierge oublié à Paris. En faisant attention de ne pas glisser sur les feuilles, la terre grasse et les branches mortes, je me fraye un passage pour en faire le tour, me retenant aux troncs pour ne pas tomber dans le bas-côté escarpé. Le temps, que je me suis fixé, est largement suffisant, le jardin n’est pas grand.

La flore éphémère et les plantes robustes sentent le sauvage, des tas de pierres moussues semblent avoir servi de sièges dans des temps oubliés. Tout en marchant prudemment, j’essaie de mettre un nom sur les différentes espèces d’arbres qui se battent pour gagner leur place dans la lumière ; mon savoir botanique est nul, je ne suis qu’un citadin ignorant. En ce début de printemps, certains ont déjà tout leur feuillage, sur d’autres, on voit naître de petites pousses vertes. Des mots me reviennent, dont j’ignore l’origine : « comme un jardin sauvage, j’abrite au fond de moi, des sentiments sans cage, des friches inexplorées, des rêves enracinés qu’elle seule sait arracher ».

C’était qui elle ? J’ai oublié la suite.

Une pierre semble avoir été mise là pour admirer un arbre ombrageux qui impose orgueilleusement sa présence en commençant à feuiller. C’est sans doute le chêne dont m’a parlé Ramon. Pendant que je remplis mes poumons de l’odeur de la terre humide, j’aperçois une sorte de petit rouleau pendu à une branchette. Une présence insolite. Sur la pointe des pieds pour l’atteindre, je décroche le papier enroulé, il n’y en a pas d’autres. Déception, le papier est vierge des deux côtés. Ma montre me rappelle qu’il est temps de rejoindre le Panthéon. Le papier dans ma poche, je sors du jardin en prenant soin de refermer le portail avec sa chaîne.

En descendant rapidement, je fredonne, « elle était belle, a’ sentait bon la fleur nouvelle, rue Saint-Vincent ». C’est une belle matinée, cette découverte va agrémenter ma vie monotone. Il y a là un petit coin de verdure, tout près de mon studio, qui me sera familier. Et tant pis pour cette entorse à l’ordonnancement rituel de ma descente de Montmartre, cette intrusion interdite m’a mis de bonne humeur, c’est un progrès.

Je prends à droite la rue du Mont Cenis pour arriver place du Tertre, encore déserte à cette heure ensommeillée. Comme chaque jour, je m’arrête pour souffler avant d’entreprendre la descente. Ramon y tient un stand de peinture ; je voudrais le voir pour lui parler de mon passage dans le jardin sauvage, et aussi lui demander s’il a encore besoin d’un complice pour vendre ses croûtes aux touristes. J’ai toujours le souci de boucler mon budget. Mais ce couche-tard ne se lève pas si tôt.

C’est peu après mon installation à Montmartre que j’ai rencontré Ramon. J’aimais circuler parmi les peintres, les caricaturistes, à des heures où les touristes se font rares, me berçant de l’illusion que c’est là que l’art montmartrois survit. Je ne suis pas dupe, mais les discours extravagants de certains rapins me faisaient penser que le bonheur pouvait, après tout, se construire avec un peu d’imagination. J’avais été attiré par un fusain représentant La Sagrada Familia, une présence farfelue parmi les peintures de rues du quartier. Son propriétaire m’avait dit qu’il n’était pas à vendre, ce n’était qu’un porte-bonheur qui lui rappelait sa ville natale, Barcelone. Nous avions parlé avec chaleur du temps passé, des années à traîner sur les Rambles. Notre amitié naissante se renforçait dans des évocations rabâchées sans nous lasser.

Ce Ramon a un heureux caractère, il répète souvent que ses parents ont été bien inspirés de lui donner ce prénom. Quand ses partenaires du jeu de la bête à deux dos le murmurent, et même le crient, il aime croire qu’elles l’invitent ardemment à s’exécuter. Ses plaisanteries, souvent grivoises, m’aident à oublier mes jours sombres.

Je repars ; après la place du Calvaire je descends les escaliers qui plongent de façon abrupte, en regrettant que les gosses ne puissent pas glisser sur la rampe que l’on a assortie de tiges métalliques pour interdire cet exercice si utile et agréable. Encore la jalousie d’adultes qui n’auraient pas osé le faire.

Une petite vieille monte les escaliers, le dos courbé, une main agrippée à la rampe pour compenser la faiblesse de ses jambes, un cabas, pas très plein, mais encore trop lourd, à l’autre main. Depuis que j’habite sur les hauteurs de Montmartre, j’ai cru devoir aider ces vieillards à gravir les pentes de la butte. Combien de fois j’ai été rabroué quand je voulais prendre l’anse de leur panier ! Je n’avais pas compris que chacun des degrés escaladés était, pour eux, une victoire sur la vieillesse. L’arrivée au sommet les voyait contents et fiers.

Rue Gabrielle, j’ai chaque fois une pensée pour Max Jacob et son « au moins, on ne m’enlèvera pas ça : j’aurai aimé... ». Ce futur antérieur me plaît pour son évidence triomphante. Sa conversion au catholicisme ne l’a pas protégé de la mort à Drancy. Inévitablement, mes amours anéantis me reviennent ; malgré la plaie toujours ouverte, je sais que j’aurai eu, moi aussi, au moins, la chance d’aimer et d’être aimé.

Je prends, à droite, les rues en pente qui conduisent rue des Martyrs. Toujours le même parcours pour descendre « en ville ». Montmartre est mon village d’adoption ; j’y ai mes amis, mon frère, mes habitudes, c’est sécurisant après mes souffrances passées.

Au bout de la rue des Martyrs, fin de mon territoire. Les boulevards prennent de plus en plus un aspect déplorable. Il y a toujours eu des endroits chauds à Pigalle, mais depuis quelques années on bascule dans le sordide. Alors, vite traverser et s’engouffrer rue du faubourg Montmartre.

Jamais de métro, je ne supporte pas l’air tiédasse et vicié de ses couloirs, la foule agressive ou aveugle, les visages plombés et résignés des voyageurs. La seule fois où je me suis aventuré dans ces couloirs labyrinthiques aux escaliers successifs, montant, descendant, aux bifurcations incompréhensibles, j’avais été pris de panique au milieu de la foule agitée. J’étais en sueur. Revoir le ciel. Je ne m’étais pas encore remis de mon séjour dans les prisons franquistes. J’avais couru comme un fou en bousculant les automates qui me croisaient. Revoir le ciel, c’était vital, sinon j’allais crever. Un courant d’air frais au détour d’un couloir m’avait indiqué la sortie. Sur le trottoir, j’avais regardé longuement le ciel gris, il pleuvait, mais j’étais sauvé. Je m’étais juré de ne jamais recommencer cette descente aux enfers ; pas complètement guéri, sans doute encore un peu fêlé.

Mais c’est vrai que se balader, dans un Paris si beau, est un enchantement, sous le soleil comme sous la pluie. Je continue rue Montmartre sans manquer, comme chaque jour, de jeter un coup d’œil au café du Croissant, où j’aurais tant aimé trouver un emploi de serveur, simplement pour côtoyer l’ombre de Jaurès. Puis par la rue Rambuteau et la rue Saint-Martin, je traverse la Seine sur le pont Notre-Dame.

Rue de la Cité, des gens, volubiles ou l’air soucieux, attendent près du Palais de Justice qui voudrait en imposer avec sa colonnade et ses grilles dorées. Je m’attarde. Les avocats sont facilement identifiables, avec, sous leur bras, la robe noire roulée en boule, au rabat blanc adroitement visible. Curieuse habitude de ne pas la mettre dans un sac, où elle serait mieux protégée, mais la publicité étant interdite aux avocats, c’est une façon de faire leur promotion auprès des badauds et des patients inquiets de la salle des pas perdus.

Mes études de droit se terminent, ce métier de dupes ne m’attire pas du tout. Le mythe du défenseur de la veuve et de l’orphelin, je n’y crois plus depuis longtemps, même si j’ai déjà rencontré un avocat des pauvres, sans doute plus pauvre que ceux qu’il défendait gratuitement.

J’accélère et je traverse, sans m’en rendre compte, les quarante mètres du Petit-Pont, pour ensuite remonter la rue Saint-Jacques jusqu’au Panthéon. Ce parcours pour rejoindre ma fac, toujours le même, me rassure, rien ne pourra m’arriver si je m’y tiens.

J’entre dans la salle, elle est déjà pleine, à l’exception de la première rangée, qui semble, de tout temps, réservée aux fayots. Je perds trop de temps à vouloir trouver une place discrète dans le fond ; le professeur Fraysse, me voyant debout, me fait signe, agacé, de m’asseoir en face de lui.

Grand, massif, ventripotent, il s’enflamme en parlant, agitant ses mains de catcheur ; il vit ses cours et maintient les auditeurs sous son emprise. On en oublie son accent savoureux du Languedoc.

Quelques rires s’élèvent au-dessus, vite calmés d’un geste. J’aurais bien voulu continuer le roman, que j’ai commencé à écrire, il y a trop longtemps ; mais face au professeur, qui parle en me regardant, ce n’est pas possible, j’attendrai la fin du cours.

Ce roman, une sorte d’aventure mystérieuse, se déroule dans Montmartre. Le personnage principal m’a été inspiré par ce pauvre fou de Juan-Maria que j’ai connu dans une autre vie, l’infirmerie d’une prison en Espagne. Les tortures, qu’on lui avait infligées, l’avaient convaincu que les hommes, avec leur virilité brutale et idiote, étaient dépourvus de toute bonté, de toute compassion. Obsédé par le Messie, il s’était construit un univers intime dans des rêveries que sa folie lui insufflait. Partant du constat que les évangiles n’avaient été transmis que par des hommes, avec leurs défauts et leur minable sentiment de supériorité, il s’était convaincu que la réalité était toute différente ; les apôtres, tels qu’ils étaient décrits, n’étaient pas les véritables témoins de la nouvelle alliance de Dieu avec ses créatures. Il était urgent de dire la vérité et de réécrire le Nouveau Testament ; dire à tous que Jésus était, en fait, la fille de Dieu, qu’elle s’appelait Hoshi’a Na (délivre-nous), et qu’elle était accompagnée de douze autres femmes. Il se fâchait quand je riais, et il aurait même été violent si j’avais osé le contredire.

Alors, j’ai placé, dans mon histoire, un jeune homme, un peu dérangé, que j’ai appelé Jean-Marie comme l’autre pauvre fou. Il était battu et humilié par son père. Ayant un petit talent de peintre, il avait décidé de refaire la Cène de Léonard de Vinci, mais avec treize modèles féminins. Comme sa timidité maladive et son physique peu engageant ne lui permettaient pas de convaincre les filles de se prêter à son projet fantasque, il avait résolu de les enlever et de les séquestrer au fond d’une galerie des carrières qui minent la butte Montmartre. Bref, une sorte de polar.


Les étudiants sortent de la salle en discutant. Les deux, du premier rang, se précipitent, chacun d’un côté de l’estrade pour se faire valoir, par quelques questions pertinemment préparées. Mais le professeur Fraysse leur dit qu’il n’a pas le temps et qu’il doit voir cet étudiant, en me désignant du doigt. Ils partent dépités en me jetant un regard belliqueux et jaloux. Je lève la tête, surpris, en entendant le professeur. J’étais resté assis pour, enfin, noter les idées qui m’étaient venues pendant le cours. Je remets mon cahier dans mon cartable. Je me lève, attendant la suite.

Le professeur vient s’appuyer de tout son poids sur le pupitre, qui craque dangereusement.

– Vous êtes un de mes élèves ou vous venez en auditeur libre ?

– Je suis un de vos élèves.

– Vous vous appelez comment ?

– Pastor.

– Je n’oublierai pas votre nom. Vous me paraissez plus âgé que vos collègues. Vous reprenez vos études ?

– On peut dire ça.

– Ah, oui ? Et vous faisiez quoi avant ?

– Rien. J’étais trop occupé à vivre, pour me laisser distraire par autre chose.

– Original. Vous êtes un comique, vous. Vous étiez peut-être privé de liberté ?

– Je ne sais plus.

– Peu importe. La prochaine fois que vous prendrez la liberté d’arriver en retard à mes cours, vous irez finir votre DEA au Club Méd. Je ne veux pas de touristes chez moi.

– J’ai compris. Je peux partir ?

– Allez, du balai !


Je sors en me disant que, décidément, il y aura toujours des gens si bouffis d’autosatisfaction qu’ils en sont odieux. J’ai peur d’oublier les idées à intégrer dans mon roman, elles sont pourtant excellentes ; enfin, elles m’ont paru particulièrement heureuses, au moment où elles venaient.

Mais ce professeur n’a pas tort, être encore en fac à trente-deux ans me pose de réels problèmes, alors que la plupart des étudiants, qui partagent les mêmes bancs, ont huit ou neuf ans de moins. On me regarde avec curiosité. Les plus affables n’hésitent pas à me demander conseil sur n’importe quel sujet, comme si les cheveux blancs, qui s’infiltrent sur mes tempes, font de moi un vieux sage. D’autres me regardent avec l’indulgence que l’on accorde aux idiots. L’inévitable comique de service m’avait même demandé si j’allais avoir bac plus quinze.

Les syndicats d’étudiants, quelle que soit leur tendance, ont cherché à m’enrôler, persuadés que j’avais assez vécu pour leur faire bénéficier de mon expérience. L’extrême gauche voyait en moi un travailleur modeste, à la culture préjugée sommaire, faisant le sacrifice de reprendre le chemin de la fac pour prouver à la bourgeoisie qu’il était capable de se hisser à son niveau. On avait essayé de m’engager, au début de mes études, dans un mouvement contestataire contre la guerre du Viêt Nam. Je m’étais laissé entraîner, par curiosité, dans un restaurant, à l’angle de la rue basse des Carmes, près de la place Maubert, fréquenté par de jeunes communistes français et des partisans du Viet-Cong. La nourriture y était assez frugale pour donner l’illusion d’être à Hanoï.

J’étais également sollicité pour manifester contre Franco. Un nom impossible à prononcer ; je m’efforçais de le rayer de ma mémoire. Ne plus en parler, ne plus l’entendre. J’avais pris un air innocent pour demander s’il s’agissait de Sbarro, le constructeur italien de voitures de rêve, ou de Fabrizi, un des acteurs du film « I Vitelloni » de Fellini. Je n’avais pas envie de revivre, même en pensées, des drames personnels. Je renaissais sur les pavés de Paris, je voulais regarder loin devant moi et bâtir mon avenir sur des fondations inaltérées. On m’avait regardé avec un air à se demander si je plaisantais ou si j’étais véritablement débile. Comme ensuite on ne m’en avait plus parlé, j’avais conclu que c’était la seconde hypothèse qui l’avait emporté.

Quant aux agitateurs d’extrême droite, ils me regardaient de travers, ayant compris à mon accent que je dissimulais tant bien que mal, que je venais d’Espagne. Un Espagnol en France, au début des années 70, alors que le dictateur était toujours en place, ne pouvait qu’être communiste ou anarchiste. Je désirais uniquement que l’on me laisse tranquille.

Tous ces jeunes gens, qui découvraient que le monde n’était pas parfait, continuaient de reconstruire sur du vent les révolutions avortées qui avaient pris racine dans leur cerveau trop neuf. J’aurais voulu plaisanter, que faire d’autre contre l’indicible ? Mais avec eux, la dérision n’avait malheureusement pas sa place, ils n’acceptaient pas que l’on badine avec leurs convictions, sans se douter qu’elles étaient volatiles et, qu’avec les années, elles prendraient des teintes et des virages insoupçonnés. S’ils pouvaient savoir que tout acte violent, quelles qu’en soient ses prétendues justifications, est ignoble et avilissant.

L’Espagne sera un jour démocratique, c’est dans le sens de l’histoire, comme le disait Antonio, le philosophe, mon professeur sacrifié. Ceux qui, par leurs actes abominables, croient s’y opposer, faut-il qu’ils aient un cerveau atrophié pour faire preuve d’une telle stupidité criminelle. De même, a contrario, ceux qui œuvrent pour plus de liberté et de justice, persuadés qu’ils n’y parviendront qu’en faisant couler le sang, ne voient pas plus loin que le bout de leurs illusions.

La violence ne résout rien, assassins de droite et de gauche à mettre dans le même sac. Le malheur s’est amassé sur ceux qui ont été abandonnés, manipulés, instrumentés, sacrifiés, ceux qui ont cru désespérément aux belles promesses, d’où qu’elles viennent. Leur sort ne pèse pas lourd dans les luttes pour le pouvoir.

Les étudiants égarés m’avaient traité de fils de pute ; faiblesse de leur vocabulaire. Aussi, à chaque nouvelle sollicitation des syndicats et des partis politiques, pour éviter d’avoir à me justifier, je répondais, en souriant, que j’étais totalement hermétique à leurs discours et que je n’entendais rien à leurs revendications. Mon ignorance crasse, dans ces domaines hautement intellectuels et de grande efficacité, à n’en pas douter, pour le bien-être de la société, limitait mes compétences à la culture des pélargoniums en pot, matière dans laquelle je prétendais avoir acquis un savoir d’expert. L’intérêt porté aux pélargoniums en pot n’éveillant aucune admiration chez les étudiants, ils avaient finalement renoncé à convaincre cet attardé, me considérant avec une certaine commisération. J’en ris encore en pensant à ce piteux géranium lierre que j’ai laissé crevé sur ma fenêtre, faute de soins.


Chloé, étudiante comme moi en DEA, sans doute déçue par la futilité, l’insouciance ou l’inconstance des jeunes de son âge, avait jeté son dévolu sur moi. Elle devait penser, probablement, qu’un homme plus âgé devait être galant et attentif à satisfaire le plaisir sexuel de ses partenaires.

Aussi, depuis, s’arrange-t-elle toujours pour s’asseoir à côté de moi, et à engager la conversation sur des sujets qui glissent progressivement sur le sexe, comme la poésie érotique, André Breton, le marquis de Sade, le rejet des tabous ou l’homosexualité. Cette assiduité équivoque m’amuse. J’ai la curiosité d’un entomologiste découvrant un nouveau spécimen.

Aujourd’hui, en sortant de la fac, elle m’attend et me propose d’aller voir un film de Woody Allen qui passe rue Cujas. Comme par hasard, il s’agit de « Tout ce que vous avez voulu savoir sur le sexe, sans jamais oser le demander ». Mon travail nourricier d’étudiant désargenté ne me laissant libre que le dimanche, nous décidons de nous retrouver à 20 heures, devant le cinéma, cinq jours plus tard. Je vais m’amuser à étudier plus précisément la mentalité d’une fille, issue d’un milieu privilégié, baignée dans l’esprit libertaire de mai 68 ; époque fiévreuse que je n’avais pas voulu connaître. J’étais encore tourmenté par mes nuits espagnoles.

À 19 heures, comme chaque jour, je finis mes soirées dans un des derniers vieux bistros des Halles, Le Pampre de Moissac, en prenant, derrière le comptoir, la suite de maître Gaston Andrieu qui monte dans son appartement tenir des discours agités à sa femme décédée vingt ans plus tôt. Cet Aveyronnais octogénaire compte passer la main, et m’a prévenu qu’il ne pourra pas me garder après l’été. Avec mon diplôme en poche, j’espère trouver, enfin, un emploi sérieux et sûr. À trente-deux ans, il est temps.

Plus que je ne les sers, je tiens compagnie aux paumés du quartier qui élisent domicile pour quelques heures, dès la nuit venue, dans ce modeste café. Je mets gentiment dehors, à minuit passé, les derniers clients collés aux radiateurs. Les prostituées repartent prendre leur tour de garde en râlant contre leurs cors aux pieds. Les ivrognes vont rejoindre leur chambre en se tenant aux murs et en fixant le bout de leurs chaussures pour s’assurer qu’ils sont en train de marcher. Les sans-logis regagnent les grilles tièdes du métro ou leurs cartons humides entre les pavillons du marché aux fleurs du quai de la Corse. Les amoureux cherchent un endroit tranquille pour poursuivre leur face à face. Et tous ceux, que la vie n’a pas gâtés, partent conter leur tristesse aux étoiles et aux passants apeurés.

Je ferme le rideau de fer et je file dormir quelques heures chez moi.

Ce soir d’avril, c’est l’anniversaire de Céline. Elle se dit prostituée, mais personne ne l’a jamais vue faire le tapin. Elle ne veut pas avouer son âge. Elle se maquille très peu ; cela surprend pour qui prétend faire le petit métier. Sa seule coquetterie, c’est sa superbe chevelure dont elle prend un soin attendrissant. Je sais qu’elle va sur ses cinquante-trois ans, depuis la nuit où elle a noyé sa désespérance dans le cassis-cognac, en pleurant sur sa carne de vie, et qu’elle est partie sans payer l’addition.

Dire que j’éprouve de la pitié pour ces femmes serait exagéré, je considère que chacun est libre de ses choix, toutefois des circonstances pernicieuses ou tragiques ont pu les éloigner des meilleurs chemins. Si, quand elles étaient jeunes, enrôlées par un jules flemmard ou violent, elles avaient pu trouver la prostitution moins fatigante que le travail en usine ou dans une ferme, avec les années, l’approche de la vieillesse les paniquait.

Elles sont six, en congé de trottoir pour fêter dignement leur doyenne. Elles ont apporté largement de quoi se sustenter et un énorme gâteau avec, sur le dessus, une bougie en forme de point d’interrogation. Serrées autour des tables réunies, elles mettent une ambiance débridée dans le bistro, riant aux éclats, oubliant un instant leur dégoût pour les michetons. Les autres clients habituels ont déserté le café, respectueux du caractère quasi familial de la fête.

Le mousseux aidant, elles se mettent à m’asticoter pendant que j’essaye en vain, penché sur le zinc, d’avaler mes cours polycopiés.

– Hé, Romano, la maison ne nous offre pas le champagne pour l’anniversaire de not'copine ?

– Je ne prends pas ce genre d’initiative, les filles. Fallait le demander au patron.

– Il est jamais là quand on arrive. Allez, un beau geste pour ta petite Céline. Tu l’aimes bien, Céline.

– Bon, OK, mais ce sera personnel.

– Hé ! Ho ! l’étudiant, on sait que t’es toujours fauché. Même pas de quoi t’offrir de temps en temps une petite gâterie avec nous. Mais t’as peut-être une copine qui te fait ton affaire. C’est ça ?

– Vous occupez pas d’ça. Tiens, Céline, je débouche une bouteille de champ’ à ta santé. Que tu puisses vivre longtemps parmi nous.

– Tu me veux du mal, imbécile. J’ai pas envie de finir comme une momie.


Je fais le service. La bouteille suffit à remplir les six verres. Ne buvant jamais d’alcool, qui a le mauvais effet de raviver mes souvenirs, je me remplis un verre d’eau pour trinquer avec elles.

– Moi, dit Céline, j’préfère l’Asti, y’a plus de goût.

– Tu n’y connais rien, ma pauvre. Reprends du gâteau. Et toi, Romano, viens manger un morceau avec nous. Tu as l’air d’un bourricot efflanqué. Tu dois pas manger tous les jours à ta faim.


Je traîne une chaise et viens m’asseoir à la place qu’elles ont faite à côté de Céline. Je lui donne le flacon d’eau de toilette que j’ai acheté pour elle, et je l’embrasse dans les cheveux. Céline, ne s’y attendant pas, rougit comme une rosière.

– Bon anniversaire. Et je te dois une confidence, c’est aussi le mien.

– Quoi ? Tu pouvais pas l’dire. On t’aurait fait un cadeau, crie Josette qui commence à être paf. Bon, j’ai une idée. Les copines, vous êtes d’accord si j’propose une passe gratuite à Romano avec celle qu’il voudra ?


Les filles se mettent à applaudir en criant : « Romano va passer à la casserole. Qui, qui va se payer son pucelage ? Allez Romano, fais-nous voir ton p’tit oiseau ».

Cet anniversaire leur offre l’occasion de prendre un peu de bon temps, oublier la misère, le mépris, les vacheries de leur souteneur, l’avenir désespérant, les nuits sous tranquillisants.

Je me lève en secouant la tête. Il n’y a rien à faire, en toutes circonstances, le sexe reste leur sujet fatal.

– Vous êtes complètement maboules. Vous croyez peut-être que je vous ai attendues, à trente-deux ans. L’alcool vous réussit pas.

– Alors, qu’est-ce qui t’arrête ? T’es une fiotte ou t’es castré ?

– Lâchez-moi un peu ! Si vous voulez savoir, je ne fais pas l’amour sans amour. Évidemment, ça vous dépasse.

– Tu dis ça pour nous vexer ? Tu crois qu’on peut pas avoir, nous aussi, le béguin pour un mec ? On sait faire la distinction entre le boulot et les sentiments. Et puis, de toute façon, il vaut mieux faire l’amour sans amour, que pas l’faire du tout. Regarde Cynthia, tu lui plais. Elle arrête pas de parler d’toi. Même que son marlou commence à s’poser des questions. Elle oublierait pour toi les principes sacrés du petit métier.

– Les filles, je vous chasse pas, mais il est minuit passé et moi je bosse tôt demain. J’ai besoin de dormir.

– Si tu veux pas de sexe, chante-nous quelque chose, et après on s’tire. Promis, juré.


Je n’ai qu’une envie, fermer le bistro et aller dormir, mais, connaissant ces filles, je sais qu’il faut m’exécuter pour qu’elles me laissent tranquille. Dans l’état d’ébriété où elles sont, je n’arriverais pas à me faire obéir.

Ma timidité va en prendre un coup. Je me tourne vers le comptoir pour ne pas subir leurs regards narquois, et j’entonne, la chanson d’Aristide Bruant, Rose Blanche, qu’on appelle aussi Rue Saint-Vincent, une chanson que j’aime bien fredonner sous la douche. La seule que je connais par cœur, et qui parle d’amours tristes et de filles perdues. Ce n’est pas gai, mais ça me donne l’impression d’être un vrai Montmartrois. Je m’applique en tentant de percevoir, derrière moi, les réactions des filles. J’arrive au refrain. Il n’y a aucun bruit dans la salle. J’aurais pu écourter la chanson et sauter une ou deux strophes, mais j’ai une tendresse particulière pour chacune, et puis ce serait pernicieux d’amputer la chanson. Je leur fais face pour attaquer le dernier couplet.

Elles pleurent silencieusement, tête baissée. Seule Céline me regarde avec un pauvre sourire. La revoilà la vague de désespoir, que je m’efforce d’oublier depuis que je suis en France. Elles aussi sont désarmées quand les souvenirs resurgissent. Elles cherchent à calmer leur tristesse en approfondissant leur respiration, le nez dans leur verre.

Je me sens tellement bête d’avoir gâché leur fête. Elles se lèvent et, sans un mot, font le ménage avant de partir, en me laissant les restes de leurs agapes.

La fin de la chanson continue de tourner dans ma tête : « On l’appelait Rose, elle était belle, a’ sentait bon la fleur nouvelle, rue Saint-Vincent ». Je pense à celle qui m’a quitté.

Aperçu du premier chapitre

Résumé

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Roman      Parution : 22-04-2013

Format : 120x190 mm     Nombre de pages : 244

ISBN: 978-2-312-02663-3

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La Restanque

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