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Discipline :   Nouvelles     Parution :  Novembre 2017

Format : 120x180 mm     Nombre de pages : 190

ISBN:   978-2-312-05609-8

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Dans le fichier Dilicom des libraires, et sur Internet

Le bébé qui appelait à la paix

J’avais eu la chance de le découvrir quelques jours après sa naissance. À première vue, rien ne le distinguait de n’importe quel autre nouveau-né.

En l’observant s’agiter contre sa mère, je fus frappé par son regard. Les pédiatres prétendent que la vue du nouveau-né est floue au-delà de 30 cm. Je le crois volontiers pour avoir constaté cela avec mes propres enfants.

Toutefois, ce regard, qui m’avait impressionné, était vif et portait bien plus loin. Le bébé avait fait une moue qui exprimait clairement sa consternation de naître en ce monde. Il dirigea alors ses yeux vers sa mère, et il lui sourit. Voulait-il lui faire comprendre qu’avec beaucoup d’amour, l’adversité pouvait être vaincue ?

Mais mon impression résultait peut-être de la fatigue que j’avais accumulée dans mes longs voyages et d’un abus de breuvages sournois pour fêter cette arrivée.

La création d’un petit être est une œuvre prodigieuse quoique naturelle, et l’enthousiasme ressenti devant ce miracle de la nature émeut considérablement, au point de ne pas voir que ce chieur va pourrir la vie de sa famille.

Non, vous m’avez cru ? Je plaisantais, évidemment.

Quoique. Il en est des enfants comme des melons, on ne sait jamais sur quoi l’on tombe. Et quand on en découvre la saveur, il est trop tard pour changer d’avis. Surtout que le service après-vente est très mal assuré, sauf pour ceux qui utilisent la « gestation pour autrui », ce qui leur permet de refuser l’objet s’il présente des vices cachés.

Mais pour ce bébé-là, celui dont je m’efforce de parler, ce n’était pas le cas, loin de là.


Plus tard, à huit mois ce bébé savait danser le séga et le maloya avec sérieux et application. Que ce fût sur le sable du lagon du quartier trois lettres, dans sa chambre après avoir frappé des deux mains une table basse comme s’il s’agissait d’un tambour, ou dans un chariot de supermarché, ce bébé s’agitait selon le rythme et la musique qu’il avait en tête et qu’il était seul à entendre.

Quand je dis « s’agitait », ne vous trompez pas, ses ondulations de la tête, des épaules, de la taille et des jambes, avec de délicats coups de pieds latéraux, c’était bien la danse ancestrale des marrons de La Réunion. Il exprimait là son attachement à une culture qui avait été sauvagement réprimée par des Autorités autoproclamées qui croyaient que les mots « liberté, égalité, fraternité » n’avaient été inventés que pour la classe dominante.

Heureusement, de nos jours, la danse des marrons est libre, comme on peut s’en assurer en les mettant sur un feu de cheminée dans une poêle à trous.

J’entends ceux qui disent qu’il y avait aussi des marrons descendant des esclavagistes, résultat de quelques fantaisies de leurs maîtres. Le monde servile avait cet avantage, à leurs yeux, de pallier les réticences dégoûtées de leurs épouses sans chaleurs et les recommandations de leur confesseur appointé.

La différence entre les deux catégories de « descendants » susnommés, c’est qu’une des catégories n’avait aucun droit à hériter de leur père blanc géniteur, sinon d’être affublé de son nom honni, comme on marque les taureaux lors des ferrades en Camargue.

Mais je m’égare.

J’étais en train de vous parler de ce bébé d’autant plus béni des Dieux qu’il avait échappé à un baptême superstitieux et ruineux.

Il avait le don merveilleux et fort utile de rendre les gens heureux.


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