La Restanque

La restanque


Mur de pierres sèches qui soutient les cultures au niveau supérieur en évitant l’érosion de leur fondation.


Ce site n’a pas d’autre ambition.

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De 1900 à la Libération, la vie d’un garçon pris dans des aventures qu’il ne souhaitait pas.


Nous passions, sur la place des Prêcheurs, entre les étals des forains ; un homme l’avait apostrophée grossièrement en l’appelant Claire. Elle ne s’était pas retournée et avait marché plus vite en me tirant par le bras. Elle me faisait mal, j’avais buté contre un mauvais pavé et j’étais tombé. Elle m’avait relevé brutalement, je la sentais impatiente et nerveuse. Celui qui l’avait apostrophée continuait de nous talonner. Elle m’avait entraîné vivement vers le cours Saint-Louis en me soufflant de marcher plus vite. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Nous avions fait un grand détour pour distancer l’homme et revenir rue Cardinale. Elle se retournait sans cesse pour s’assurer que nous n’étions pas suivis.

Je ne comprenais pas sa peur, et j’avais peur moi-même. Dans l’appartement, l’inquiétude persistait ; je lui avais demandé pourquoi on l’avait appelée Claire, qui était cet homme qui semblait l’effrayer.

Ses lèvres tremblaient, elle scrutait l’espace autour d’elle. Craignait-elle d’y découvrir un intrus ? Ses regards se posaient furtivement sur moi, mais sans s’attacher, comme si je n’étais qu’un élément ordinaire du décor. Elle soufflait et gémissait. Elle s’était placée devant la fenêtre, mais elle ne regardait pas la rue, ses yeux étaient fermés. Elle hésitait à parler. Elle serrait ses mains fermement. Et puis, comme pour se libérer d’un poids trop lourd, elle raconta d’une voix faible, presque intérieure, comme l’on prie dans la solitude. Je n’étais plus là pour elle.

« Mon vrai nom, c’est Claire. C’est vrai. C’est le nom que m’ont donné mes parents. Claire de Nozay. »

Tout à coup, elle cria : « Claire de Nozay ! Vous êtes religieuse ! Carmélite dans le couvent de Luçon en Vendée. Sœur Euphrasie de l’Immaculée Conception. Tout ce temps passé à célébrer Dieu, Jésus, Marie. Vingt années d’une vie exemplaire pour en arriver là ! Qu’avez-vous fait de votre vie, sœur Euphrasie ? »

Elle avait une voix bizarre, grave, accusatrice. Ce n’était plus elle qui parlait. J’avais peur.


Le chœur-confident s’inquiète. Quelques vers sont jetés à la foule pour tempérer l’ambiance. Cela peut toujours être utile. Mais non, il ne faut pas, j’aime cette tension qui prend les spectateurs aux tripes.


Elle s’arrêta de parler pendant quelques minutes, et reprit de son élocution habituelle, calme et posée :

« Sœur Euphrasie n’est plus. Je venais d’avoir quarante ans. Déjà presque vieille. Pourquoi ce désir d’enfanter ? Si c’était la volonté de Dieu, pourquoi m’avoir donné la vocation d’être nonne ? Pourquoi m’avoir tenue longtemps enfermée entre les murs du couvent si c’était pour me rappeler ensuite à ma mission de femme, de mère ? Que m’arrivait-il ? Je ne savais rien des choses de l’amour. Je n’en savais que le mystère de la conception par le Saint-Esprit. Éducation stricte, lectures pieuses. Rien d’autre, rien d’autre. Pourquoi en aurais-je su davantage ? Oui, évidemment, enfanter, on le savait, même au couvent, c’est le résultat de l’union d’un homme et d’une femme ; cela, c’était connu, même si l’on évitait d’en parler. J’étais carmélite, loin de savoir comment une femme pouvait rencontrer un homme. Je regardais le jardinier qui venait travailler au couvent. Il était bien vieux et bossu, était-il encore capable de procréer ? Comment connaître ce que l’on ne m’a jamais appris ? »

Elle inspira profondément, hésita, puis continua sur le ton d’une indiscrétion.

« Sœur Gabrielle avait été enceinte, c’était un autre mystère. Elle avait été exclue de la communauté alors qu’elle jurait n’avoir jamais eu le moindre contact avec un homme. Elle réclamait que sa virginité fût contrôlée. Je la croyais, mon amie n’avait jamais menti. Non, jamais. Alors, comment était-ce possible ? Pas notre confesseur, pas l’abbé Saint-Fulgent. Non, pas lui. Il faut chasser cette pensée malsaine. »

Je m’étais accroupi dans un coin, attendant sans comprendre les révélations que je voyais venir.

« L’envie d’enfanter devenait un impératif impérieux. Mes prières ne parlaient que de cela. Je ne trouvais plus le repos, ni du corps ni de l’âme. Alors, à bout de forces, pour ne pas sombrer dans un délire malsain, je sus qu’il me fallait rejoindre le monde profane. La vierge Marie m’en avait inspiré la décision. C’est ce que j’avais dit à la mère supérieure pour justifier mon départ. Elle avait essayé de m’en dissuader, elle souhaitait garder sous sa coupe une religieuse docile ayant un important espoir d’héritage. Elle me pressait de fuir ces idées nocives. Je compris, en la regardant chercher des arguments irréfutables, que l’on m’avait trompée en me retirant pendant vingt ans du monde des vivants. Vingt ans de prières au bord du tombeau, vingt ans de lents préparatifs au sommeil éternel. »

« J’ai abandonné le voile et je me suis installée dans un modeste appartement à Nantes, dans le quartier du Bouffay. Libre, enfin libre de devenir mère. Le pas avait été franchi. Mais comment trouver le géniteur de mon futur enfant ? J’ignorais comment faire des rencontres, j’étais comme une enfant perdue. Les gens malhonnêtes m’avaient repérée, ils profitaient de ma naïveté. J’étais moquée pour mes tenues trop strictes si peu à la mode. Je passais plus de temps dans les églises que dans les lieux où naissent les amours. J’avais confessé à la cathédrale Saint-Pierre mon désir d’être enceinte ; je voulais que le prêtre me conseillât pour y parvenir, qu’il m’en indiquât la méthode. J’étais vierge de corps et d’âme. Le prêtre m’avait prise pour une folle ; il m’avait sermonnée et m’avait donné l’adresse de l’hôpital Saint-Jacques où l’on s’occuperait bien de moi. Dès lors, ne pouvant compter sur l’aide de personne, je sortais à la tombée du jour, l’obscurité dissimulait ma singularité. J’espérais rencontrer un homme, aimable et de bonne éducation, qui m’accepterait pour femme. »


Elle s’était mise à pleurer. De gros sanglots la secouaient.

« Une nuit, un orage avait éclaté alors que j’errais, désespérée, dans les rues. J’étais entrée dans un bar pour me mettre à l’abri. Au comptoir, j’avais commandé un café. J’avais traîné mon regard sur la salle. Deux hommes, lugubres, attablés dans un coin, semblaient hypnotisés par leur verre vide. Un autre, au visage congestionné, vêtu comme un marin, me regardait en souriant. Il me gênait, mais je lui avais rendu poliment son sourire. Il m’avait parlé, je n’avais pas compris les mots qui sortaient de sa bouche affaiblie par l’alcool. Ses cheveux étaient collés sur son front, il sentait le chien mouillé. La pluie avait cessé, j’étais sortie. J’avais hâte de revenir chez moi. Après quelques pas, l’homme m’avait rejointe. Il continuait de parler. J’accélérais mes pas pour lui faire comprendre que je voulais rester seule. Il ne me lâchait pas. »

Elle se tue pendant de longues minutes. Elle semblait attendre que la force de continuer lui revînt.

« En passant devant un porche sombre, il m’avait poussée violemment contre le mur et avait voulu m’embrasser sur la bouche. J’avais détourné la tête. Je m’étais débattue. J’aurais voulu crier, demander de l’aide, mais j’étais sans voix, paralysée par la peur. »

Après un nouvel arrêt, elle reprit en parlant précipitamment comme pour chasser les mots qui la mettaient au supplice.

« Il avait soulevé ma jupe. Je fermais les yeux, c’était donc ainsi que mon rêve se réaliserait, dans la douleur, le dégoût, la honte. J’étais amorphe, je ne pouvais pas résister. Je me laissai faire. Que ce cauchemar finisse rapidement. Qu’il s’en aille. L’homme était parti sans une parole. »

Sa voix devint faible. Ce n’était plus qu’un murmure.

« J’étais restée immobile, traumatisée par les gestes brutaux, l’haleine fétide et les halètements de mon agresseur. J’avais glissé ma main sous mon ventre et j’avais regardé, horrifiée, les glaires rougies de sang. J’étais rentrée chez moi pour pleurer sans témoin. Était-ce ainsi que les humains se reproduisent ? Comme des animaux, avec brutalité et indifférence. Un court moment de désir violent à satisfaire pour le mâle ? J’avais cru, bêtement, qu’il était nécessaire que deux êtres s’aiment sincèrement pour donner la vie. »

Elle se mit à genoux, la tête baissée sur sa poitrine. Sa respiration était plus heurtée, l’air lui manquait. Elle prit une longue inspiration et continua.

« J’étais enceinte. J’avais quitté Nantes pour cacher mon ventre qui enflait. Ma cousine d’Aix-en-Provence m’avait accueillie. Neuf mois plus tard, mon fils, que j’avais prénommé René, comme la statue du roi en haut du cours Mirabeau, était mort-né. Le médecin m’avait dit que je ne pourrais plus enfanter. Ma vie était un cauchemar. Aucun orphelinat n’avait accepté de me confier un enfant. On m’avait même dit que ce n’était pas possible dans mon état. Quel état ? J’étais agitée, en effet, mais après ce que j’avais vécu, c’était normal. J’aurais pu m’introduire dans une maternité que je savais peu surveillée, et emporter un nourrisson. Mais c’était violer mes principes moraux, et surtout être la cause de la détresse d’une mère. J’ai pensé en finir. »

Elle se remit debout et se tournant vers moi, elle sembla découvrir ma présence auprès d’elle. Elle eut un mouvement de recul. Étais-je un importun, un témoin indésirable de son monologue ? Un gêneur qui écoutait derrière la porte d’un passé inavouable ? Elle me regarda attentivement pendant une minute, et son regard trouble s’éclaira.

« J’ai bien fait de venir tous les jours m’asseoir sur un banc du parc Rambot pour regarder les enfants jouer. J’avais quelquefois le bonheur de pouvoir caresser une joue, une chevelure, quand un bambin s’approchait de moi. Je m’étais repliée sur moi-même, avec pour seule perspective de disparaître dans une vieillesse sans joie, de m’effacer peu à peu dans une société qui ne comprend plus ses anciens, au point de refuser de les voir. Et puis, tu es venu, déjà grand garçon de sept ans perdu dans des pensées tragiques. Tu t’appelais René, comme mon enfant qui n’avait pas vécu. C’était un signe évident de la providence. »

Elle riait en disant cela ; je pleurais en l’écoutant, je n’avais pas tout compris, mais cette femme était malheureuse et avait besoin de moi. Je me découvrais important par ce sentiment nouveau d’être utile.

Elle riait, et je pleurais. Elle parlait des années climatériques, je pleurais toujours sans comprendre, et je riais aussi de la voir rire. Les années climatériques, elle y croyait, arrière-goût de ses années de superstition religieuse. Je ne savais pas que c’était une doctrine ancienne encore enseignée dans les couvents arriérés.

Les étapes de son existence en étaient marquées. C’étaient, dans une vie, toutes les années multiples de 7 ou de 9. Elle disait qu’elle voulait atteindre la soixante-troisième année, multiplication des deux chiffres, considérée comme la grande climatérique, la fatale. Et ensuite, mourir, pour éviter la quatre-vingt-unième tant redoutée. On lui avait enseigné que les périodes qui séparaient les années climatériques étaient nécessaires pour le renouvellement de toutes les parties du corps et qu’il ne restait plus rien de celles dont il était formé auparavant.

Le nombre septénaire, elle y croyait dur comme fer, et voulait me persuader que ce nombre avait une influence majeure.

« L’être humain est formé dans le ventre de sa mère au bout de sept mois ; sept mois encore, et ses premières dents se montrent. Sept mois de plus, et il tient sur ses jambes. Ses dents tombent à l’âge de sept ans, et à quatorze ans, il entre en puberté. À vingt et un ans, il est mature pour fonder une famille et en assumer la charge ; les législateurs ne se sont pas trompés en fixant l’âge de la majorité. Ensuite, ses forces se développent jusqu’à la quarante-deuxième année où il commence à modérer ses passions ; sa prudence et son langage sont à leur sommet. À quarante-neuf ans, la grande année climatérique, sa vue commence à faiblir, il lui faut des lunettes pour lire. À cinquante-six ans, ses facultés s’affaiblissent. À soixante-trois ans, il entame une rapide descente vers la mort. »

Et elle citait, pour étayer ses affirmations, des auteurs, tels que Théano, disciple de Pythagore, Aristote le péripatéticien, Straton, Empédocle.

« Je te le dis, René, c’est bien la Providence qui nous a fait nous rencontrer. Tu as sept ans, j’en ai quarante-neuf, sept fois sept. Tu comprends ? Je t’attendais. »

Elle était exaltée. Elle allait m’apprendre le latin et le grec, des langues mortes qu’elle considérait comme la base de toute connaissance. Un savoir indispensable à une tête bien faite pour comprendre notre époque. Elle me ferait lire les textes des anciens.


Vous l’aviez deviné ? Non ? Ce chœur-confident qui vous intrigue depuis tout à l’heure, vous me croyiez fou, n’est-ce pas ? C’est Claire qui me l’a gravé sur la peau, me l’a implanté dans le crâne comme une tumeur incurable qui se rappelle à moi par ses élancements. Les mots de Claire rejaillissent par ma bouche comme des renvois de grec mal digéré. Que je parle de l’instant présent ou du passé, j’ai toujours ce chœur derrière moi ; il est là, à commenter mes faits et gestes et à me rappeler que la vie n’est qu’un théâtre antique où il n’est pas raisonnable de vouloir jouer une partition trop personnelle.


Les années climatériques, appelées aujourd’hui années critiques, comme la septième année d’un mariage fragile, formaient le socle des croyances de Claire. Sa foi catholique s’était évaporée quand elle avait pris la mesure de l’esprit borné de la plupart des religieux qu’elle avait côtoyés.

Les seules fois où le mot de Dieu venait à ses lèvres, c’était pour des reproches, des accusations. Elle le niait, sans pouvoir s’en détacher. Avait-il le droit d’abandonner ses créatures ?

Cette lacune dans mon éducation est sans doute la cause de mes égarements.

J’avais déserté depuis un moment sa démonstration passionnée, je voulais surtout savoir pourquoi un homme l’avait interpellée dans la rue. Je n’osais pas le lui demander.

Elle se tut et comprit, dans mes regards craintifs, que j’attendais la réponse à une interrogation plus actuelle.

« Vois-tu, René, tous mes chagrins m’avaient si perturbée qu’assise dans un café ou sur un banc de l’avenue, je ressassais mes fautes et mes peurs, me parlant à moi-même ou aux fantômes qui me faisaient des reproches. J’étais si enfermée dans ma solitude que mes mots s’échappaient sans retenue. Des gens bien intentionnés avaient cru que j’avais perdu l’esprit, certains se moquaient de moi, ce n’étaient pas les plus méchants. Malheureusement, d’autres demandèrent aux autorités de m’enfermer. »


Elle avait repris cette attitude consistant à fixer le plafond en parlant, une manière de faire remonter à la lumière des souvenirs douloureux.

« Après quelques semaines entre quatre murs, ils ont décidé que je n’étais pas dangereuse et que je pouvais aller me promener seule en ville. Je devais toutefois revenir tous les soirs à l’hôpital Montperrin, pour y dormir et me soumettre à l’examen du médecin aliéniste. Dès la première sortie, je choisis une autre identité, j’achetai l’appartement où nous sommes, et je ne suis plus retournée là-bas. L’homme qui m’a interpellée, c’était le médecin aliéniste. »


J’étais inculte, et Claire de Nozay avait une culture dont l’étendue me décourageait. Par chance, elle avait également une patience peu commune. Je n’étais qu’une brute, élevé dans ma famille avec le langage sommaire de ma mère et de mes grands-tantes, avec les idées simplistes et les goûts de pauvres qu’elles me transmettaient. Claire avait entrepris de me donner l’éducation d’un fils d’aristocrate, celle qu’elle aurait donnée à son propre enfant. Mes rechutes dans le vulgaire, mon accent du sud, mes erreurs de vocabulaire et de syntaxe, elle savait les corriger en douceur, bien mieux que mes maîtres d’école qui préféraient utiliser une violence facile et expéditive, mais désespérante. Elle était contente de constater mes progrès, et je m’efforçais de faire de mon mieux pour la voir sourire.


Claire me disait, en rentrant de ses courses, que ma mère ne souhaitait pas mon retour, la police était toujours à ma recherche. L’adresse de Mamounite était maintenant connue, dès que je me montrerais près de chez elle, je serais arrêté. Il était plus sage de ne pas m’y aventurer. Mais comment peut-on oublier sa mère ?

Deux années s’écoulèrent dans le calme et l’amour de Claire. J’aurais dû être heureux, mais le besoin de revoir Emma, de lui parler, de pleurer contre elle, de l’entendre, ne me quittait pas. Au contraire, avec le temps, cette soif devenait irrépressible. Alors, je me dis que la police ne ferait pas attention à moi si je me présentais, habillé en fille, dans la traverse des Dominicaines.

De la rue Cardinale jusqu’à ma destination, en passant par la rue Lacépède et le cours Saint-Louis, j’imaginais comment allait se dérouler la rencontre avec ma mère. Elle pousserait de grands cris, me serrerait dans ses bras en pleurant, répéterait sans cesse mon prénom. Je serais fier et heureux, inondé de ses larmes. Elle serait étonnée de me voir habillé en fille, alors je lui raconterais ma vie sans elle. Deux années de séparation qui n’auront pas réussi à nous éloigner, tant nos pensées se rejoignaient dans une même espérance. Et que les grands-tantes se tiennent à l’écart !

J’étais ce matin-là dans la maison. J’avais frappé à la porte de l’appartement de Mamounite, mais elle était absente ; mes grands-tantes aussi. J’étais ressorti, un peu déçu que les retrouvailles ne se fussent pas déroulées comme je les avais imaginées.

Je l’avais attendu dans la rue, en cachant mon visage. Les voisins ne devaient pas savoir. Je récrivais le scénario. Dès que je la verrai arriver au début de la rue, je me cacherai, puis j’attendrai qu’elle atteigne la porte d’entrée pour lui sauter au cou.

Et elle arriva. Ce fut un choc, une terrible déception, elle était accompagnée par un homme vieux et laid ; elle avait un bébé dans les bras.

Elle m’avait oublié et remplacé. Bien sûr, je l’avais trop déçue pour qu’elle eût envie de me revoir. Toutes les prétendues craintes de ma mère, que Claire me rapportait, n’étaient, en fait, qu’une façon de se débarrasser d’un fils encombrant. Emma devait être très soulagée qu’une autre femme s’en fût chargée. J’étais reparti en courant, maudissant ma mère et tout ce monde d’adultes indifférents à ma douleur. Elle n’aura vu de moi, qu’une gamine inconnue qui l’avait frôlé au passage.


Il me fallait me venger de cette société exécrable qui m’avait tout volé.

Depuis que je sortais seul, sans la protection de Claire, je me sentais fragile dans mon accoutrement de fille. Si un danger survenait, il me faudrait me défendre. J’étais persuadé que personne ne viendrait à mon secours en découvrant que je n’étais qu’un garçon. Je gardais sur moi, dans le cas où je serais agressé, le couteau dont Claire se servait pour découper les volailles.

J’étais allé là où tout avait commencé, rue des Bretons, devant le Claridge. La rue était déserte, il était encore tôt. Il me fallait en finir avec ce policier qui était la cause de mes malheurs. J’étais aux aguets au coin de la rue, prêt à bondir sur l’homme quand il apparaîtrait. Cette fois-ci, mes ballerines de fille, aux semelles fines sans clous, ne feraient pas de bruit, je pourrais le surprendre.


Une main, comme une tenaille, m’empoigna la nuque. J’entendis un rire goguenard derrière moi. L’homme me tenait solidement, il m’était impossible de lui échapper : « Alors, petit salopard, tu es revenu. Tu croyais que je ne te reconnaîtrais pas dans ton déguisement de pisseuse ».

D’un coup de genou dans le dos, il me fit chuter sur les pavés. Son pied m’écrasait le bras droit. Il me fouilla et trouva le couteau à découper caché sous mes vêtements.

« Ah, mais, cela ne t’a pas suffi l’autre fois. Sale petit voyou, tu mérites d’être sévèrement puni. Puisque tu aimes traîner par ici, tu vas y rester. Tu as un costume à me rembourser, tu vas travailler pour moi. »

Il me souleva en me tordant le bras et me poussa à l’intérieur du Claridge. Nous étions dans une salle sombre. Des parfums douceâtres se mêlaient à une odeur de chlore. Les murs, aux arabesques art nouveau, étaient couverts de tableaux naïfs représentant des femmes nues, bien en chair, dans des positions lascives. Des tentures satinées occultaient les fenêtres. Des canapés et des fauteuils capitonnés de velours rouge étaient occupés par des filles en robe de chambre qui se peignaient et se maquillaient. Une femme noire faisait le ménage, astiquant un comptoir aux dorures passées.


Oui, je sais cher chœur-confident. C’est le souvenir que l’enfant de neuf ans en a gardé, même si ce souvenir est largement influencé par la vision que j’eus du Claridge quelques années plus tard. Difficile à traduire pour le public, n’est-ce pas ? Alors, ne m’interrompez pas.


Elles me regardèrent sans paraître surprises et continuèrent avec lenteur leur ouvrage matinal ; elles semblaient mal réveillées et ne pas avoir pleinement conscience ni de leurs gestes ni de ce qui les entourait. Une femme âgée écrivait à une table basse en parlant toute seule. Elle déplaçait des feuilles de papier et les classait d’un air accablé. Le policier lui demanda la clé de la cave. Elle la sortit de sa poche et, sans nous regarder, la lui tendit dans un mouvement machinal. J’avais espéré rencontrer des personnes qui auraient eu pitié de moi, mais c’était là une parfaite démonstration d’indifférence.

Au bout d’un couloir, une porte en fer ouvrait sur un escalier plongeant dans l’obscurité. Les marches en pierres usées et déformées par des siècles de frottements et de chocs étaient humides et glissantes. La maison révélait son âge moyenâgeux. Au bas des marches, le sol sous mes pieds semblait fangeux, autant que je pus m’en rendre compte, je ne voyais rien ; j’avançais en hésitant, je patinais. Une odeur épouvantable de moisissure, d’excrément et d’urine m’agressait.

Le policier me tenait toujours, il attacha un bracelet à l’un de mes poignets et, se dirigeant avec assurance, il accrocha l’autre partie des menottes à un anneau fixé au mur.

Mes yeux s’adaptaient aux ténèbres. Un trait de lumière se dessinait en haut d’un mur, je distinguais peu à peu un soupirail obstrué par des planches. L’homme avait suivi mon regard.

« Ne pense pas pouvoir t’échapper. Et tu peux gueuler tant que tu veux, personne ne peut t’entendre. C’est là que j’enferme les filles qui désobéissent et refusent de faire ce qu’on leur demande. Après un petit séjour ici et un traitement à ma façon, elles finissent toujours par se soumettre aux ordres. Puisque tu aimes t’habiller en gonzesse, tu vas subir le même sort. Tu verras, après tu seras bien différent, sage et respectueux. »

Je n’avais rien à lui répondre. J’attendais son départ, sa présence m’empêchait de reprendre mes esprits.

Le policier sortit enfin en me disant qu’il me laissait réfléchir, et qu’il reviendrait bientôt.

Je n’allais pas perdre mes forces à hurler, puisque, dans la pièce au-dessus, l’indolence de ces femmes, visiblement rendues passives et craintives, ne me laissait aucun espoir d’être secouru par elles.

Je tâtai le mur autour de l’anneau scellé, je grattai le ciment, mais il était solide. Je secouai inutilement les menottes, le bracelet était si serré qu’il m’entaillait la peau.

Je venais de fêter mes neuf ans, Claire aurait certainement relevé le sens climatérique de cet âge. Peu importait qu’il fût maléfique ou bénéfique, je ne devais compter que sur moi-même pour me sauver. Et d’abord retrouver assez de calme pour réfléchir. L’homme était policier, il devait lui sembler naturel d’abuser de ses pouvoirs contre ceux qui lui étaient inférieurs, mais pouvait-il aller jusqu’à tuer un enfant pour se venger d’un accroc à une veste ? S’il était doué d’un peu de raison, ce n’était pas possible ; donc, après m’avoir fait peur, et m’avoir donné quelques coups pour que j’implore son pardon, il me relâcherait. Cela me rassurait de le croire. Il me faudrait jouer la comédie du repentant ; ma vengeance viendrait plus tard, il ne serait pas débarrassé de moi pour autant.

Je compris d’où venait cette odeur épouvantable et pourquoi le sol de la cave était vaseux. Un besoin naturel intense me tordait le ventre. Avec ma main libre, je soulevai ma robe de fille, je baissai mon caleçon, et, honteux, je me soulageai rapidement. Combien de filles m’avaient précédé, épinglées à ce mur comme des insectes ? Et pour quelle raison, leur avait-on infligé ce supplice ? Parce qu’elles refusaient d’obéir, comme avait dit le policier ? J’étais trop jeune pour savoir en quel esclavage elles étaient réduites.

Je parcourus du regard ce qui m’entourait. C’était une cave voûtée, les pierres nues des murs humides étaient couvertes de saleté et de toiles d’araignée. Sous le vasistas, des bûches étaient entassées à côté d’une immense chaudière qui ronflait ; face à moi, une armoire sans porte contenait tout un bric-à-brac de récipients, brocs, pots de chambre et cuvettes. À droite, contre le mur, des bouteilles vides étaient couchées sur des supports métalliques. Au milieu de la pièce, des cordes et des chaînes traînaient au sol. Même en tirant le plus possible sur les menottes, je ne pouvais rien atteindre.

Le policier revint quelques heures plus tard et me demanda si j’avais soif. Il avait souri en disant cela. Je n’avais pas répondu. Il tenait une bouteille et un verre qu’il me tendit après l’avoir rempli. C’était peu dire que j’avais soif ; comment refuser le verre, même à ce sale type ? Je bus une gorgée. C’était du feu. Je recrachai. L’odeur de ce liquide m’était connue : la liqueur verte que Claire buvait au café des Deux Garçons. Mais elle, elle y mettait beaucoup d’eau, elle ne la buvait pas pure.

L’homme rit avec une horrible grimace ; je n’aurai rien d’autre à boire, j’avais intérêt à m’y habituer. Emportant la bouteille et le verre, il était reparti en disant que si j’avais encore soif, je n’aurais qu’à en demander à son retour.

C’était un pervers. Je comprenais pourquoi les femmes de cette maison avaient si peur de lui. Je l’entendais brailler là-haut, malgré la porte fermée.

Les heures passèrent. De la musique et des rires me parvenaient. J’aurais voulu m’asseoir par terre, mais l’anneau était trop haut. Je m’étais endormi debout contre le mur.

C’est le grincement de la porte en fer qui me réveilla.

Il arriva rapidement avec un air mauvais. Il me tordit le bras et me força à ouvrir la bouche. Le goulot de sa bouteille heurtait mes dents. Il l’enfonça profondément dans ma gorge. J’avais eu un haut-le-cœur, mais ce liquide horrible coulait en m’étouffant. Je ne pouvais ni crier ni recracher. Quand il estima que j’en avais assez absorbé, il me brisa la bouteille sur la tête et s’en alla sans un mot. J’aurais voulu vomir, mais je n’y arrivais pas. Tout l’intérieur de mon corps brûlait. Je ne tenais pas debout. J’avais des vertiges, je ne pouvais pas garder les yeux ouverts. Curieusement, des musiques s’animaient dans mes oreilles, je fredonnais sans le vouloir comme si d’instinct il me fallait refuser cet enfer.


Je cherche le chœur-confident, où s’est-il placé ? M’a-t-il abandonné à mon sort ? Ce n’est pas prévu dans la pièce. Et mon génie tutélaire ? J’aimerais bien le voir arriver. Non, Claire dit qu’il est invisible, mais qu’il sera toujours là pour m’aider. Qu’il fasse vite !


Je glissai le long du mur, suspendu par mon poignet gauche, ma main droite toucha le sol. Je dus perdre connaissance.

Je me réveillai avec le sentiment bizarre de ne pas avoir dormi, mais d’être dans cette position depuis des heures. J’avais un mal de tête épouvantable. Je passai ma main sur mon front, des croûtes avaient séché. Il y en avait aussi sur mes joues et dans mes cheveux. Je les grattai ; à l’odeur, je sus que c’était du sang. J’étais toujours suspendu, une main à plat dans la fange. J’étais ankylosé, je n’arrivai pas à me redresser, mes pieds glissaient. En déplaçant ma main, une douleur vive me fit sursauter, je m’étais coupé avec un morceau de verre, un débris de la bouteille. Je le saisis avec l’intention de le jeter loin de moi. Je sentis sous mes doigts l’arête vive et tranchante. J’examinais le fragment de verre. Il ne mesurait pas plus de sept ou huit centimètres, pointu à une extrémité, effilé sur toute sa longueur. Dans les brumes anisées qui embrouillaient mes idées, je sus que ce petit machin, après m’avoir blessé, allait peut-être me secourir. Je ne savais pas comment, mais il me fallait le garder dans la main.


Les heures passèrent, le policier n’était pas revenu. J’avais perdu toute notion de durée ; depuis combien de temps étais-je là, collé au mur ? Une soif terrible me faisait délirer.

Mamounite était venue, elle avait ri en me voyant : « C’est bien fait pour toi René. J’espère que tu comprendras maintenant ».

Qu’y avait-il à comprendre ? Que savait-elle de moi ? Elle ne m’avait pas revu depuis deux ans. Cet éloignement avait estompé des sentiments trop exacerbés pour être durables. J’allais lui dire que j’étais son fils, que je l’aimais toujours autant, mais quelque chose s’était brisé et m’avait retenu. Je savais que l’on ne se parlerait plus, que l’on ne pourrait plus retrouver l’intimité qui nous faisait nous comprendre par de simples regards. Sa nouvelle vie ? Le bébé dans ses bras ? Pouvait-on, quand une page est tournée, retrouver les mêmes sentiments et la même complicité ? Bien sûr, ce n’était pas aussi clair dans ma tête, une sorte d’intuition déplorable à laquelle je me soumettais facilement.

Puis, les deux grands-tantes avaient fait leur apparition. Je sus brusquement que l’odeur qui les avait toujours accompagnées, celle des vieux journaux humides, était en fait une odeur de moisissure et de manque d’hygiène. Une odeur d’avant la mort. Ma vie soignée auprès de Claire m’avait fait découvrir ce que j’ignorais auparavant.

Elles riaient et me faisaient les cornes : « T’y es bien comme ta mère. Y’a rien de bon en toi. Tu nous as toujours fait honte. Nous ne t’avons jamais aimé. T’y es qu’un sale petit bâtard. Qu’on ne te revoit plus rôder par chez nous. »

Des araignées énormes descendaient des murs et se dirigeaient vers moi en se déplaçant de côté comme des crabes. Leurs pattes griffaient le sol et laissaient des traces qui prenaient vie en ondulant. Il y en avait des dizaines. Je donnais des coups de pied pour les chasser, mais elles revenaient sans cesse. Puis, ce furent des serpents très colorés qui ondulaient dans des bruits crispants. Ils me fixaient avec leurs yeux lumineux. Ils ouvraient la bouche et lançaient sur moi une langue fourchue qui frétillait. Je voulais crier, mais aucun son ne sortait de ma gorge brûlée par l’alcool. Je m’endormis, épuisé.


J’étais désormais seul, de façon irrémédiable. Mère et grands-tantes m’avaient rejeté. Claire ignorait où je me trouvais. Sans doute, devait-elle penser qu’elle avait eu tort de me faire confiance. Elle avait ramassé un petit vagabond qui s’était enfui à la première occasion, rattrapé par des habitudes douteuses.

Une totale solitude. J’étais abandonné par tous ceux que j’avais aimés et qui m’avaient fait croire qu’ils m’aimaient.

Mais de cette situation catastrophique, je voyais poindre un atout fantastique. Je pressentais vaguement que cette solitude me mènerait à une liberté absolue. Être livré à moi-même, une sorte de majorité à seulement neuf ans, sans doute angoissante, mais si grisante. Ne plus être obligé de donner satisfaction à mon entourage uniquement pour lui faire plaisir, alors que ce serait aller à l’encontre de mes goûts et de mes choix. Refuser d’être celui sur qui l’on reporte des ambitions abandonnées, des rêves inassouvis, des promesses trahies. Pouvoir mener ma vie sans me soucier du regard des autres, sans me culpabiliser. Et après tout, accepter de faire des erreurs, les assumer, et ne pas avoir à rendre de comptes.

C’était certes confus, mais je me sentais prendre un nouveau départ. Il me fallait pour le moment trouver le moyen de me libérer.

Le chœur-confident me fait signe de le regarder. Il chante alors une palinodie, en faisant l’éloge de ceux que j’ai blâmés. À quoi joue-t-il ?


Le policier était revenu avec un homme.

̶ Bonjour petit. T’as bien dormi ? J’t’ai amené un ami qui s’ennuyait. Tu vas être bien gentil avec lui. Tu as intérêt à faire gaffe, je te surveille.

Il parla à l’oreille de l’homme, et le poussa vers moi. Il était resté, bras croisés, près de l’armoire, attendant de voir comment allait se passer ma rencontre avec le nouveau venu.

L’homme hésitait, il n’était pas décidé. Il glissa et faillit tomber. Il s’impatientait.

̶ J’y vois rien, faites de la lumière, enfin. C’est quoi ce trou à rats.

Le policier le prit de haut.

̶ Pour faire ce que vous avez à faire, vous n’avez pas besoin d’y voir.

L’homme n’était pas d’accord.

̶ Et puis, ça pue trop ici. Ce n’est pas ce que vous m’aviez promis.

Le policier se fâcha.

̶ Ho ! Mais dites donc, parlez-moi sur un autre ton. Ne faites pas le difficile, hein ! Je vous connais, alors allez-y mollo.

L’homme était reparti en disant qu’il laissait tomber. Le policier le suivit en grognant.

La soif était insupportable, tenir encore me paraissait impossible. Mes jambes tremblaient, elles ne pourraient bientôt plus me porter. Je repensai à l’histoire du renard dont la patte était prise dans la mâchoire d’un piège, et qui se mutilait pour s’échapper. Aurais-je le courage de m’amputer avec le morceau de verre que je tenais toujours ? Sinon, m’ouvrir les veines des poignets serait un moindre mal en dernière extrémité.

Le policier était revenu, furieux. Il tenait une lampe à pétrole.

̶ Toi, t’en as pas fini avec ta dette.

Il s’approcha et m’examina.

̶ C’est vrai que t’es dégueu. Tu peux pas rester comme ça.

Il prit un seau dans l’armoire sans porte, et alla le remplir. Il revint, et posa le seau et une éponge devant moi.

̶ Allez, lave-toi, malpropre ! Tu ne penses pas que c’est moi qui vais le faire.

Comme je ne bougeais pas, il se fâcha, prit le seau et me le renversa sur la tête. Curieusement, l’eau glacée me redonna un peu de lucidité.

̶ Tiens, prends cette éponge et frotte-toi.

À ce moment-là, je ne pensais qu’au seau. Restait-il un peu d’eau dans le fond ? Il s’éloigna en grognant comme chaque fois. L’éponge était gorgée d’eau, je la pressai au-dessus de ma bouche, je me sentis revivre.

Les heures passèrent. Je dus m’endormir à nouveau. Une bourrade me fit sursauter. Il était revenu avec un autre homme. Il tenait la lampe à pétrole.

̶ Alors, il vous plaît ce petit garçon habillé en fille ?

L’autre respirait bruyamment.

̶ Oui, ça me va.

̶ Bon, alors faites ce que vous voulez. Je vous garantis que vous avez tous les droits. Mais payez-moi maintenant, je ne serais peut-être plus là quand vous remonterez.

Le nouveau venu sortit un portefeuille et se mit à compter des billets. Ensuite, il s’approcha de moi pour me regarder, son visage tout près du mien. Il sentait l’eau de Cologne et avait des lèvres protubérantes qui tremblotaient mollement quand il parlait.

̶ Tu vas être bien gentil avec Tonton gâteau, mon mignon. Il faut bien m’aimer, parce que, quand on m’aime, moi aussi je suis très gentil. Je te ferais des cadeaux, t’acheter des robes et du parfum. Hein ? Tu l’aimes le parfum, non ?

Il me rappelait un voisin qui m’abordait quand je sortais de chez ma mère. Il était toujours dans le couloir de la maison. Je ne pouvais pas l’éviter. Je ne comprenais pas ce qu’il voulait. Mes grands-tantes disaient de lui qu’il était retombé en enfance, un vrai fada. Un enfant, à l’apparence de vieil adulte, il y avait de quoi m’effrayer.

Dans cette cave, je ne pouvais pas me dérober, l’homme avait posé une main sur mon épaule et me reniflait comme un chien. Son autre main s’immisçait sous ma robe et cherchait mon entrejambe.

Alors, comme j’étais coincé contre le mur, par réflexe, je fis un mouvement rapide pour l’écarter. Ma main heurta sa tête, et le morceau de verre, que je tenais toujours, s’enfonça dans son cou. En dégageant ma main, je lui lacérai la gorge. Je sentis sous mes doigts une résistance qui céda subitement. Il y eut comme un gargouillis et un jet de sang m’inonda le bras. J’aurais voulu le repousser, il me dégoûtait. Mais il restait debout contre moi, pesant, inerte. Il râlait. Je ne savais pas quoi faire. Le policier sentit que la rencontre ne se passait pas normalement. Il s’approcha avec la lampe.

̶ Hé ! Ho ! Qu’est-ce qu’il y a ? Vous vous sentez mal ? Vous allez pas claboter ici, hein ?

Il posa la lampe par terre, et empoigna l’homme par les épaules. J’étais paniqué. Comment allait réagir ce policier quand il se rendrait compte de ce que j’avais fait ?

Il était trop près, beaucoup trop près. Son haleine tiède sur mon visage, son cou offert à mes regards. Un invite à agir sans réfléchir. Instinctivement, j’y plantai le tesson de bouteille. Il ne s’attendait pas à ce coup. Il eut un sursaut et émit un son impossible à traduire. La peur m’avait fait mettre toute la force qui me restait. J’insistais comme si j’avais voulu rayer d’un trait profond un mur hostile. La carotide et la veine jugulaire sectionnées, il restait debout, lui aussi, la bouche ouverte. Puis, les deux hommes tombèrent ensemble, l’un sur l’autre, à mes pieds.

Si mon premier meurtre avait été involontaire, le second s’était imposé naturellement.

La violence de l’action et mes gestes inconscients me laissaient ahuri. C’était moi qui avais fait cela ? J’avais tué ces deux hommes ? J’étais un assassin, ma vie avait pris, en cet instant, une voie imprévue.

Combien de temps, étais-je resté sans bouger ? Je n’en sais rien. Le silence m’étouffait. Je repris mes esprits, il me fallut quelques minutes pour réaliser ce qui s’était passé. Je n’avais plus qu’une seule pensée, me libérer et partir. Rejoindre le monde banal, rassurant et oublier ce cauchemar.


C’est à partir de cet instant que les clameurs se sont intensifiées dans une cacophonie incontrôlable à laquelle il était impossible d’échapper : « Qu’un hymne, aux générations qui viendront par le temps infini, redise toujours cette victoire éclatante ; voici que ton bel exploit obtient des hymnes véridiques d’être retenu chez les dieux, dans leur haute demeure… ».

Je suis épuisé, mais je dois continuer à jouer.


La clé des menottes, le policier devait forcément l’avoir sur lui. Je le fouillai et je la trouvai dans une poche, avec la liasse de billets que l’autre lui avait remise. Je pris le tout. Avec des gestes saccadés, j’enlevai le bracelet, je pris la lampe à pétrole et je me dirigeai vers l’escalier. Je titubais autant par l’émotion que par la fatigue.

En haut des marches, j’ouvris la porte en fer et je me retrouvai dans le couloir où j’étais passé à mon arrivée. J’entendis des bruits venant de la grande pièce. Fallait-il la traverser pour sortir ? J’avais attendu quelques minutes pour retrouver l’ardeur nécessaire à un passage en force.

J’ouvris lentement une autre porte. Des lumières violentes m’éblouirent, je distinguais à peine, dans un halo, des femmes et des hommes élégamment habillés qui discutaient, buvaient et riaient.

Je m’élançai en jetant violemment la lampe à pétrole sur une table. Une vaste flamme jaillit, créant l’épouvante dans la pièce. Tous criaient et se précipitaient au-dehors. Je criai moi aussi et je me faufilai entre eux. Je pris la direction de la rue Cardinale. Il faisait nuit.

Tout en courant, je me répétais, j’ai tué mes ennemis, j’ai réussi, plus jamais je ne me laisserai maltraiter. Je ne mesurais pas encore la portée de cet engagement, l’attrait d’une vengeance sanguinaire sans limites.

J’arrivai devant chez Claire. Ses fenêtres étaient éclairées. Je grimpai jusqu’au dernier étage et je frappai à sa porte.


Elle avait demandé, d’une voix inquiète, qui était là. En m’entendant, elle ouvrit et me prit dans ses bras. Nous pleurions sur le palier, l’un contre l’autre. Nos sanglots calmaient nos peurs. La joie de nous retrouver était comme une renaissance.

Elle s’écarta pour me regarder en souriant dans ses larmes, et elle poussa un cri.

̶ Que t’est-il arrivé, René ? Pourquoi ce sang ?

̶ Ce n’est pas grave, je les ai tués.

̶ Comment tués ? Qui ?

Nous étions entrés et, assis côte à côte, nos mains réunies, nous nous regardions avec tendresse. Je lui racontai ma mésaventure. Pendant que je parlais, je la sentais souffrir pour moi. Une telle communion me surprenait, ma mère aurait-elle eu la même attitude ? Ma mère ; oui, ma mère, j’avais chassé de ma mémoire le surnom que je lui avais donné, mettant un point final à mon attachement. Elle m’était devenue aussi étrangère qu’une personne croisée incidemment et dont on ne se souvient que vaguement. Claire l’avait remplacée avantageusement. Contrairement à ma mère, elle ne me jugeait pas, m’acceptant avec mes défauts et mes qualités. Elle avait fermé les yeux quand j’avais parlé de mes crimes. Elles les faisaient siens, prenant sur elle leur atrocité.

Après m’avoir écouté, elle m’avait emmené dans la salle de bain, et m’avait déshabillé. Je me laissai faire, acceptant d’être nu devant elle, livré à ses regards. Elle me lava comme un bébé, avec un plaisir évident. Je me sentais renaître, pur et innocent,  dans l’amour de ma nouvelle mère.

Enveloppé dans un grand drap de bain, j’allais me coucher, j’étais éreinté. Elle m’embrassa, et me dit de ne plus penser à ma mésaventure, nous avions tout le temps de nous reconstruire.

Elle n’avait pas parlé d’elle. Pourtant, elle avait dû être angoissée de m’avoir perdu. Qu’avait été sa vie ? Une vie à espérer fermement, réfutant les pensées tragiques qui l’assaillaient, à vouloir croire avec obstination en un heureux dénouement.

Quand je me réveillai, le soleil était déjà haut dans le ciel.

Claire lisait la presse locale chaque jour en espérant trouver des articles sur les meurtres du Claridge. Comme aucun journal n’en parlait, elle ne savait qu’en penser. Elle était tout de même persuadée que mon histoire était véridique, je portais encore la trace des coups reçus.

Il fallait se rendre à l’évidence, un si joli commerce de lubricité ouvert à la bonne bourgeoisie aixoise ne pouvait pas se permettre d’être le théâtre de crimes sordides. Ne pas effrayer le client fortuné. Surtout, pas de scandale. Passer ces meurtres sous silence, et continuer de faire bonne figure.

Nous étions arrivés à la conclusion que le début d’incendie, que j’avais provoqué, avait dû être rapidement effacé, la cave nettoyée de fond en comble, et les morts enterrés dans un lieu discret où personne ne pourrait les retrouver. Ou bien, étaient-ils restés dans la cave, dévorés par des rats, convertis en cendres dans la grande chaudière à bois du lupanar ?

Je n’avais rien à craindre. La disparition des deux hommes égorgés ne soulevait aucune interrogation en ville, tout au moins officiellement. N’avaient-ils pas de famille et d’amis qui s’en inquiétaient ?

Ce que nous ne savions pas, et que j’appris plus tard, c’est qu’au commissariat un inspecteur de police, un certain Pastorelli, s’interrogeait sur l’absence de son collègue. Il était opiniâtre et résolu à trouver la raison de cette disparition. Il avait commencé à enquêter dans le milieu aixois, privilégiant un règlement de comptes.

Claire alla prendre la température du quartier. Il y avait toujours une femme qui faisait le pied de grue, adossée au mur près de l’entrée de la maison de tolérance. Tout était calme. Comment suspecter le drame qui avait eu lieu dans cet établissement ? J’avais vu comment ce policier brutal traitait les filles. Il me paraissait naturel qu’elles fussent contentes d’en être débarrassées.


Claire s’inquiétait. Le traumatisme subit avait pu fragiliser mon équilibre mental. Comme les médecins ne lui inspiraient plus aucune confiance, elle cherchait dans le Corpus hippocratique et les écrits de Galien, des remèdes pour calmer mes angoisses et me donner des nuits sans cauchemar. Ce fut une période difficile pendant laquelle je dus avaler quantité de bouillons infects.


Paradoxalement, l’enfermement que j’avais subi me rendait libre. Une liberté désormais accessible. Un avenir dégagé. Oui, mais seulement l’avenir. Il y avait ce passé qui me retenait encore. Ces gens qui m’avaient humilié, insulté, frappé. Mes grands-tantes, le curé vicieux de l’école catholique, la religieuse qui m’affamait en disant que cela plaisait à Jésus, ce salaud d’instituteur laïque qui m’avait pris pour son souffre-douleur. Pour que ma liberté fût complète, il me fallait rompre les liens qui me retenaient à eux par mes souvenirs. Rendre mon passé vierge, pour me réinventer.


Puisque le monde des hommes était aussi malfaisant, il allait trouver en moi le bras armé de la justice. Pas celle indulgente à l’égard des hommes de pouvoir. Pas celle complaisante à l’égard des actes répréhensibles dont les juges eux-mêmes se savent potentiellement capables. Non, celle qui s’imposait naturellement comme une justice immanente, où les agissements coupables, par retour de bâton, punissaient leur auteur. Avec évidemment le petit coup de pouce que j’étais décidé à lui apporter. Je serai le vengeur, assez masqué à la vue des bien-pensants pour accomplir ma mission en toute impunité.


Le chœur-confident informe le public qui semble ne pas avoir tout compris : « Auparavant, les tribus des hommes vivaient sur la terre, exemptes des tristes souffrances, du pénible travail et de ces cruelles maladies qui amènent la vieillesse, car les hommes qui souffrent vieillissent promptement. »

« Pandore, tenant dans ses mains un grand vase, en souleva le couvercle, et les maux terribles qu’il renfermait se répandirent au loin. L’Espérance seule resta. Arrêtée sur les bords du vase, elle ne s’envola point, Pandore ayant remis le couvercle, sur l’ordre de Jupiter. Depuis ce jour, mille calamités entourent les hommes de toutes parts : la terre est remplie de maux, la mer en est pleine, les maladies se plaisent à tourmenter les mortels nuit et jour et leur apportent en silence toutes les douleurs, car le prudent Jupiter les a privées de la voix. »

Je me tourne vers le chœur, il me semble que le nombre de choristes a augmenté. Bizarre.


Discipline : roman         Parution : 16 mars 2016

Format : 120x190 mm     Nombre de pages : 314

ISBN: 978-2-312-04250-3

Aperçu du chapitre 2

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