La Restanque

La restanque


Mur de pierres sèches qui soutient les cultures au niveau supérieur en évitant l’érosion de leur fondation.


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Au début du 20e siècle, un garçon maltraité dans son enfance devient, pour se venger, le plus grand criminel d’Aix-en-Provence. Les événements tragiques, comme la Grande Guerre, survenus ensuite, le confortent dans la nécessité d’utiliser encore la violence pour assumer un rôle important dans sa ville. Mais, à l’occasion d’une randonnée sur la Sainte-Victoire, il a la révélation qu’il y a en lui, sous sa fureur, la ressource d’aimer et de pardonner.

J’ai cru longtemps qu’il me fallait être en opposition avec tout le monde, pour ne pas être en désaccord avec moi-même.

Aujourd’hui, je reconnais l’insignifiance de mes certitudes.

Combien de crimes ai-je commis ? Je ne les ai pas comptés. Pourquoi l’aurais-je fait ? Je n’ai jamais eu de goût pour les décomptes et les inventaires. Pas tant de crimes que vous pourriez le supposer, car, avant de recommencer, il me fallait patienter jusqu’à retrouver une atmosphère tranquille dans ma ville d’Aix-en-Provence. Selon les circonstances, plusieurs semaines à attendre que l’agitation soulevée par la découverte des cadavres se fût calmée. Alors, cinquante ? Soixante ? Peut-être moins, peut-être plus. Quelle importance ? Assassin une fois ou coupable d’une tuerie, ce n’est pas le nombre qui importe, c’est l’interdit que l’on transgresse. Je ne suis pas un tueur dans le sens que vous donnez à un individu qui tue indifféremment pour satisfaire des pulsions. Ce criminel-là, ce sont des vies qu’il détruit par plaisir.

Moi, ce sont les rencontres et mes principes qui m’ont amené à éliminer des personnes, qui m’étaient désagréables, ou des individus à qui j’épargnais une existence trop misérable pour être soutenable.

Ne me dites pas que vous n’avez jamais éprouvé le désir d’effacer de votre voisinage ces visages d’abrutis imbus d’eux-mêmes, ces hommes et ces femmes à l’intelligence avortée qui ne peuvent s’empêcher de polluer votre environnement avec leurs affirmations insensées.

Ce qui nous différencie, c’est que, si vous avez été tenté de tuer, vous n’en avez jamais eu le courage.

Moi, ce n’est pas l’envie qui m’a fait agir, mais la nécessité. Je vous le dis, si j’ai tué, c’était pour me défendre, pour débarrasser la société de la souillure, de l’horreur, de la laideur, du vice, de la corruption. L’élimination de chacune de ces personnes était nécessaire pour créer le théâtre parfait dans lequel je souhaitais vivre.

Je ne le faisais pas pour être remercié, je le faisais uniquement pour moi. Quel que fût leur nombre, c’étaient des fâcheux que je balayais.

Curieusement, j’ai oublié leur visage. Quand j’y repense, j’ai l’impression de revisiter une pièce de théâtre jouée par de mauvais acteurs. Je me dis alors, tiens, je n’aurais pas dû agir ainsi, ce ne sont pas les mots que j’aurais dû prononcer. Et les autres ? Pourquoi étaient-ils si négligeables, si peu présents face à moi ?

Une pièce de théâtre dans laquelle les acteurs s’affrontaient bruyamment. Une cacophonie insupportable. Chacun d’eux jouait un rôle dont la gravité était pour le moins insignifiante. Je pouvais occuper toute la scène, l’emplissant de ma solitude, monopolisant l’attention par l’immensité de ma présence, de mes gestes. Les autres, oui bien sûr les autres, inévitables, ternes, effacés, maladroits, ils n’étaient là que pour me donner la réplique avec leur bavardage indécent et lamentable.

La foule des spectateurs ? Peut-être. Je ne la voyais plus, tout en devinant qu’elle donnait, collée à moi comme mon ombre, une dimension dramatique à ma présence. Elle accompagnait les échanges par ses commentaires, réagissait aux péripéties par des clameurs. Pourquoi ne l’ai-je pas assez entendue ? Par égocentrisme ? Délire paranoïaque d’un sot prétentieux ? Non, simplement l’horreur des masses envahissantes, sourdes, aveugles, mais bruyantes ; la nécessité de libérer mon espace vital de toute pression, de toute influence étrangère.

Cela me paraît exagéré aujourd’hui, et loin de la réalité. La vérité est fragile.

Tous ces bruits, qui ont accompagné ma vie, me reviennent aujourd’hui comme une incontinence. En voici la preuve.

Je vous remercie d’être venus. Je souhaitais vous avoir comme témoins pour transmettre ma pauvre odyssée. Je sais que vous m’écouterez. J’ai fait le rêve que vous vous souviendrez de mes paroles.


Mais, reprenons au début. Nous habitions dans la traverse des Dominicaines, une ruelle qui ne conduisait nulle part. Une espèce d’impasse pour qui veut s’évader, mais aussi une forme de nid sécurisant. J’ai passé ma jeune enfance auprès d’une mère tranquille et indulgente, ce qui ne voulait pas dire que l’appartement était calme.

C’était chez mes grands-tantes. Un appartement de trois pièces, hérité de lointains parents, qu’elles régentaient avec une autorité jalouse. Elles créaient une agitation permanente par leurs sautes d’humeur, leurs criailleries indissociables du tempérament méditerranéen, leurs effusions fugaces de sentiments, leurs principes inlassablement rabâchés. Ma mère savait me rassurer par des gestes de tendresse qui apaisaient mes angoisses et mes réflexes rageurs.

C’était l’ambiance dans l’appartement. Aussi, quand ils s’installaient, les longs silences se faisaient-ils pesants et inquiétants. Les questionnements intérieurs restaient sans réponse. Chacun faisait le compte de ses paroles, de ses actes, se torturant pour découvrir les raisons de ces parenthèses dans le tumulte habituel.

Les relations familiales étaient comme la nourriture trop corsée, je n’en percevais plus la saveur. J’étais mal. J’aurais aimé naître dans une famille sereine qui aurait bercé mon enfance au lieu de la fragiliser.

Ma famille, c’était ma mère, Emma, ma douce Emma, que j’appelais Mamounite, effacée et soumise, et mes deux grands-tantes, Mirèio et Magali, au port fier, à la voix affirmée, à l’apparence immuable en toutes saisons. Je m’étonnais de leur odeur de vieux papiers.

On les prenait pour des sœurs jumelles. Pourtant, deux ans les séparaient. Curieusement, c’était la plus âgée qui paraissait la plus jeune, car la plus fantaisiste, la plus féminine, tout de même sans exagération : une fleur au corsage, le chignon plus bas sur la nuque, rien de plus.

J’étais leur enfant, elles s’étaient approprié la maternité accidentelle de Mamounite. Ma mère n’avait été qu’une messagère déposant une présence encombrante, un nouveau venu qui ébranlait par ses cris la morosité ambiante. Ma mère était devenue la coupable infinie à leurs yeux, porteuse d’une indignité considérée comme une infirmité. J’ai haï mes grands-tantes quand elles s’en prenaient à Mamounite pour l’accabler de reproches. Il eut fallu qu’elle fût laide et misérable pour leur paraître inférieure. Comme la plupart des gens, elles ne pouvaient éprouver de l’empathie pour autrui qu’à ces seules conditions.

Mais ma mère était resplendissante de beauté et de jeunesse. Contrairement à ses tantes qui n’avaient pas d’autre désir que de conserver intact leur univers mesquin, Mamounite avait les yeux lumineux de ceux qui regardent vers un horizon de rêve.

Combien de fois les ai-je tuées, massacrées, mises en charpie, mes grands-tantes ? J’aurais voulu voir s’accomplir mes promesses assassines. Ont-elles été à l’origine de ma vocation meurtrière ?

J’adorais ma mère sans réserve. Elle pensait quelquefois à haute voix, tordant ses mains, s’adressant des critiques que je ne comprenais pas et ne voulais pas entendre. Parce que Mamounite était la mère incomparable, nous nous étions merveilleusement trouvés. Je la voyais rêver, le regard perdu à la fenêtre ; je l’imaginais évoluant dans un monde fabuleux, joyeux, mais désormais interdit. Après ses silences, elle soupirait, les yeux fermés. C’était Mamounite, et aussi ma sœur, ma complice.

À peine sortie de l’enfance, elle s’était abandonnée à la résignation, par un fatalisme qui ruinait tout avenir ; elle semblait ne plus rien attendre d’un monde réel. J’étais ses seuls lendemains. Je ressentais sa vigilance comme un champ clos où mon sort bienheureux était déjà assuré.

J’observais la famille de mes amis, et je ne comprenais pas. Pas de père chez moi. Quelle mauvaise farce m’avait été jouée pour que je fusse privé de la moitié de ma filiation ? Une sorte d’amputation, offrant toutefois l’avantage et l’inconvénient d’une plus grande cohésion familiale. Beaucoup trop grande. Nous formions un bloc, résistant aux agressions extérieures. Mais entre nous, c’était une surveillance ombrageuse qui pesait sur nos mots et nos gestes. Jusqu’à nos rêves qui étaient suspectés. Moi, je n’étais qu’un enfant, et donc dépourvu de la virilité exécrée par mes grands-tantes. Elles m’examinaient toutefois dans mon bain. Craignaient-elles que se révélât un futur suborneur ?

Les secrets de famille ne se racontaient pas devant moi. J’étais avide de connaître mes origines. Dans la logique de mes six ans, mon histoire se construisait sur des bribes de conversation, des allusions échappées, des regards biaisés.

Ma mère n’avait que seize ans à ma naissance. Pour mieux l’imaginer à cet âge, j’attendais la nuit et l’audace que l’obscurité favorisait. Au fond de mon lit, les yeux fermés, les mains croisées en prière sur ma poitrine, je la voyais, encore dans l’enfance, assise dans la cuisine, la tête basse, le ventre alourdi d’avoir cru les mots gentils d’un homme. Elle s’était découverte belle dans ses yeux. C’était un sentiment nouveau dans notre famille où les compliments étaient rares et les sarcasmes incessants. Les regards, que l’on portait sur soi-même, étaient considérés comme vaniteux et malsains. Le seul miroir dans l’appartement était exposé dans la salle à manger et ne devait être utilisé que pour se coiffer. Il n’était pas question de s’y attarder. Il était retourné dans la journée.

Je me représentais Mamounite gardant, tendrement, les mains sur une rondeur qui s’affirmait, avec cet adorable sourire timide qui agaçait ses tantes.

Elles criaient les tantes, comme elles en avaient l’habitude, debout, de l’autre côté de la table, le regard furtif, sans lâcher leur ouvrage de dentelles. Leurs doigts s’agitaient par habitude dans les fils, comme dissociés du corps. Ces dentelles, dont elles paraient leur manteau noir démodé pour aller à la messe, me donnaient la nausée, tant elles figuraient un goût de luxe de pauvre, le résultat besogneux d’une volonté de paraître. J’étais certain qu’elles ne faisaient pas illusion sur les bancs de l’église.

Les éclats de mes grands-tantes n’étaient pas violents, plutôt des jérémiades pour ce nouveau malheur qui frappait leur famille courbée depuis toujours par les humiliations ; une famille habillée de deuils permanents et anticipés.

Elles avaient fui tout contact avec les hommes et leur domination brutale et stupide. Elles ne comprenaient pas la fragilité d’une petite fille crédule.

Je ne savais pas pourquoi mes grands-tantes avaient tant d’aversion pour les chiens empaffés, selon leur expression habituelle. Qu’avaient-elles à leur reprocher ? Je ne sus que plus tard, après leur mort, qu’elles s’aimaient trop tendrement pour se donner à un étranger.


Emma avait perdu ses rêves romanesques d’adolescente. Les paroles fleuries, pleines de promesses, n’étaient qu’une machination pour abuser les jeunes filles innocentes. Sans céder à la répulsion manifestée par ses tantes, elle avait mis toutefois en sommeil son attirance pour la tendresse masculine.

En ce début de siècle, fille-mère ou putain, les gens bien-pensants n’y voyaient pas de différence. Elle était raillée et regardée avec mépris dans son quartier. Tous les cavaleurs la harcelaient, pareils à des chiens en quête d’une proie facile. Heureusement, les tantes, puissantes femmes au verbe haut et mordant, à la gifle impulsive, la protégeaient en faisant taire les détestables matrones et fuir ces hommes sans scrupule. Celui qui s’était couché sur elle pour la déchirer, elle n’y pensait plus. Personne ne pouvait affirmer qu’il eût existé. Mes grands-tantes pouvaient dire ce qu’elles voulaient, elle ne regrettait pas sa faute. Elle riait d’avoir cet enfant pour elle seule, et d’en avoir privé ce sale menteur. Sa joie, désormais, c’était de me regarder grandir.

Elle m’emmenait, pour échapper un peu à la pesanteur de l’appartement, saturée de la présence des tantes, à pied sur les chemins de la Sainte-Victoire. Tôt le matin, nous filions en direction de la haute falaise, avec dans un panier de quoi boire et manger pour toute la journée. Nous ne revenions qu’à la nuit tombée, fatigués, mais heureux d’avoir respiré un air de liberté, d’avoir caressé les chênes verts, blancs, les micocouliers, les genévriers. Les oiseaux et les papillons nous accompagnaient dans notre marche. D’Aix, je n’avais qu’une vue étriquée du massif, mais lorsque nous atteignions le flanc sud baigné de soleil, j’étais chaque fois émerveillé par l’immensité de cette longue montagne jaillissant vers le ciel bleu pour isoler le Sud du Nord, comme deux climats irréconciliables.

Quelquefois, nous poussions jusqu’à Puyloubier. Emma m’avait expliqué que le nom du village signifiait « la colline aux loups ». J’étais impressionné, assez pour m’en souvenir ensuite.


« Hé René ! Dis voir un peu, où qu’il est ton père ? »

Toujours les mêmes ricanements. Ma réplique cinglante sortait spontanément, quel que soit l’âge du moqueur : « il est en train d’enc… ta mère ». Je n’ai jamais su qui était mon père ; je porterai, moi, mes enfants, mes petits-enfants, et les enfants de mes petits-enfants, le nom de ma mère, celui de mes ancêtres : Delesmasz.

Quand j’étais heureux, je rêvais à ce père, je le voulais héroïque, combattant sans répit de dangereux ennemis pour protéger son fils. Je l’imaginais en Napoléon sur le pont d’Arcole, en Henri IV avec son beau panache blanc. Ou alors, malheureux, retenu prisonnier dans des lieux hostiles par des pirates ou des Teutons au casque à pointe.

Par contre, les jours sombres, quand la vie ne m’était pas favorable, je serrais les poings et les mâchoires en évoquant cet homme inconnu, infâme, indigne de prendre place dans nos portraits de famille. Alors, pour me venger et venger ma mère, je dessinais, à la craie, des visages affreux sur les murs et sur les trottoirs, pour pouvoir cracher à la figure de ce père absent. Et même, si personne ne m’observait, lui pisser dessus.

J’ai appris très tôt à me battre. Dans les quartiers pauvres, il fallait savoir tenir sa place parmi les voyous. Quand je rentrais avec du sang sur les lèvres et les poings écorchés, Mamounite me répétait que si je ne me faisais pas respecter, personne ne le ferait pour moi. Ces mots sont restés gravés et m’ont toujours accompagné.

J’étais taciturne, mais emporté, les gestes précédaient des paroles rendues inutiles. Pour m’éviter les mauvaises fréquentations, elle m’avait placé dans une institution religieuse réputée pour ses méthodes sévères d’éducation. Faire de moi quelqu’un de bien. Mamounite avait de l’ambition pour son fils. Mais, là aussi, ma filiation incomplète était considérée comme une tare dont il me fallait combattre les effets avec vigueur. J’étais mis à l’index parmi mes camarades, raillé par certains, rejeté par d’autres. Ma volonté de bien agir, afin que ma mère fût contente, était noyée dans des colères sanglantes qui confirmaient les préjugés défavorables que l’on portait sur moi. On me reprochait de frapper mes camarades, je ne faisais que me défendre.

Pour une attention relâchée, un regard perdu dans une rêverie joyeuse, un sourire sans raison, j’étais puni. On m’envoyait derrière le volet pivotant du tableau noir. La première fois, ne sachant ce que j’avais à y faire, je m’étais accroupi pour observer la classe par en dessous. Audace inqualifiable, transgression d’un ordre, tentative de dissiper les élèves, j’étais celui qu’il fallait dresser et qui, sans nul doute, était irrémédiablement fichu. Mon maître disait à ma mère que je ne ferais jamais rien de bon.

J’étais pourtant un excellent élève. Je n’en tirais aucune gloire, apprendre m’était facile, mais, à cette époque les enseignants accordaient plus d’importance à la discipline qu’à la transmission d’un savoir. Faire, de nous, des serviteurs dociles, dévoués à la patrie et à la religion, selon le cinquième commandement que l’on nous faisait réciter : « Tes père et mère honoreras, tes supérieurs pareillement ». Quel père ? Le catéchisme n’avait pas prévu mon cas.

C’étaient les mots, Tes supérieurs pareillement, qui étaient primordiaux pour eux. Et comme ils savaient qu’une autorité paternelle sévère faisait défaut dans ma famille, ils s’appliquaient à la remplacer en s’efforçant de me soumettre à l’humilité et l’asservissement.

Les rêves de vengeance contre les Prussiens étaient obsessionnels aussi bien chez les curés que chez les hussards noirs de la République. À croire que l’ambition d’embrocher ses ennemis faisait plaisir à Dieu. J’avais retenu que tuer ses adversaires n’était pas un péché, malgré le sixième commandement. Il suffisait d’admettre qu’à la tête des barbares d’outre-Rhin il y avait le diable lui-même. Je sus m’en souvenir.

Durant les vacances, je ne quittais plus Mamounite. Elle me disait de jouer avec mes amis, mais privé de sa présence en pension, j’avais besoin de rattraper ce retard d’affection. Je voulais lui faire partager tout ce que j’avais appris loin d’elle, et je guettais l’occasion de montrer son nouveau savoir.

Il y avait les artichauts. J’aime en parler, cela vous étonne ? Que viennent faire ces plantes potagères dans mon récit ? La tragédie virerait-elle à la farce ?

Non bien sûr, c’est que les artichauts sont devenus une référence salutaire universelle et intemporelle. Je n’avais que six ans et mes grands-tantes se moquaient de moi en m’appelant « Monsieur je sais tout ». Mamounite allait cuire ces artichauts et jeter les queues. Je lui avais expliqué que l’on pouvait aussi manger celles-ci ; il suffisait d’enlever la partie verte, le centre de la tige avait le même goût que le cœur de l’artichaut. C’était facile à comprendre. Une information essentielle pour une famille pauvre comme la mienne ayant le souci de ne rien gaspiller. J’étais fier de lui avoir donné une information utile, une contribution d’usage ordinaire à la mesure d’un enfant.

Qui me l’avait dit ? Avec un camarade, je fouillais les poubelles du pensionnat pour en trouver. Nous crevions de faim.

Mamounite, habituée à subir en silence, n’avait pas fait de scandale, mais je n’étais pas retourné à l’institution. L’ambition, qu’elle avait pour moi, serait contrariée si l’on ne m’apprenait que la résignation et la faim.

L’école communale m’accueillit ensuite avec le regard inquisiteur du directeur ; il me jaugeait déjà, évaluant l’idiot qu’il avait devant lui. Dans la classe où il me conduisit, les rires, derrière la main des élèves qui m’observaient, me disaient le combat que j’aurais à mener encore pour me faire respecter. Ils ne savaient rien de moi, était-ce mon aspect physique qui les faisait rire ? Un enfant doit se sentir bien dans sa peau pour accepter de jouer les comiques. Je ne l’étais pas. J’ai détesté l’école.

Auprès de ma mère et de mes grands-tantes, je me croyais chanceux puisqu’elles me le disaient. Les nombreuses épreuves de ma famille étaient adoucies dans leurs souvenirs. La pauvreté, transmise avec fierté de génération à génération, m’avait inculqué une certaine idée de la vie, faite d’un rejet craintif des représentants du pouvoir, de règles intransigeantes, quoique curieusement anarchiques, de traditions religieuses perpétuées par réflexe et superstition.

Mes grands-tantes me surveillaient quand le soir, à genoux au pied de mon lit avant de me coucher, je devais réciter à haute voix deux prières. La première, qui traduisait leurs profondes croyances, était à dire telle qu’elles me l’avaient apprise, sans m’autoriser le moindre écart ; puis, la seconde à ma guise. Mais gare si je me permettais une quelconque fantaisie, comme de souhaiter la gale à celui qui m’avait fait des misères dans la journée, ou de demander à Jésus une bicyclette.

J’en avais assez de vivre au milieu de femmes. Je souhaitais la présence d’un père, un modèle, un homme qui me comprendrait mieux. C’était ce que je croyais.

J’avais décidé de le retrouver pour réédifier une famille à l’égal de celle des autres enfants, et de chasser ainsi les regards malveillants. Ma mère avait refusé de me parler de cet homme défaillant. Alors, je dévisageais tous les passants. Mon père ne pouvait, dans ma logique, qu’habiter le quartier. Je gardais sur moi le portrait de mes sept ans que Mamounite avait fait tirer quelques mois plus tôt chez le photographe du coin ; je la sortais pour me comparer aux nouveaux visages croisés dans la rue. Les mois passèrent.

C’est à ce moment-là que ma vie a basculé, faisant de moi un être aride et froid.


Les souvenirs reviennent, accolés les uns aux autres. Mais, ce que j’ai été m’est aujourd’hui étranger. Soyez certains que je ne cherche pas à me disculper, ce n’est plus un problème.

Mon attitude agaçait les passants. On n’aime pas être regardé sous le nez. Certains me rudoyaient grossièrement. Il me fallait être discret. Chaque nouvelle tête me troublait.

Et puis, j’ai cru trouver mon père dans un homme particulièrement élégant. Costume sombre rayé, cravate à fleurs, feutre noir et chaussures bicolores, c’était quelqu’un d’important, tellement différent des ouvriers en bleu de travail et casquette. Je souhaitais vivement que ce fût lui. J’en étais presque certain. Je l’avais suivi, appréciant sa démarche chaloupée. Il avait senti ma présence insistante derrière lui. Il s’était retourné et m’avait demandé, furieux, à quoi je jouais.

Il n’avait donc pas compris que j’étais le fils d’Emma Delesmasz ? Je l’avais hurlé, tant l’émotion me prenait aux entrailles. Il me regarda, surpris. Que lui voulait ce petit crétin ? Eh non, il ne la connaissait pas, cette Emma Delesmasz. Pourquoi devrait-il la connaître ?

Quand je lui dis, avec l’assurance d’un enfant de sept ans, qu’il était mon père, il devint grossier, traita ma mère de truie, de pute, et moi de sale bâtard. J’avais intérêt maintenant à lui foutre la paix.

Je m’étais fâché, il n’avait pas à insulter ma mère. Ma repartie le fit rire. Il s’en alla en roulant des épaules. Je le suivis à distance. Il entra dans une maison de la rue des Bretons, à l’enseigne du Claridge. Une femme en cheveux était postée devant la porte. Elle fumait une cigarette, ce qui m’avait choqué, c’était la première fois que je voyais une femme fumer, et, qui plus est, dans la rue. Au moment où je voulus pénétrer à mon tour dans la maison, elle me saisit le bras. Où est-ce que j’allais ? Je voulais voir l’homme qui venait d’entrer, c’était mon père. La femme n’eut pas l’air étonnée. Elle marmonna, pour elle-même, qu’il avait dû semer beaucoup de minots un peu partout. Elle voulut savoir si ma mère travaillait au Claridge. Non bien sûr, elle était couturière. À voix basse, elle me conseilla d’oublier ce type, il valait mieux être orphelin que d’avoir un paternel comme lui. J’étais pourtant certain d’avoir trouvé l’homme dont Mamounite ne voulait pas parler. Cependant, le premier contact m’avait déçu. Que je ne sois qu’un bâtard, quelle importance ? On me l’avait si souvent dit. Ce n’était plus une insulte, tout au plus une marque de fabrique, comme d’être roux ou bégayeur. C’était même une chance, contrairement à mes amis qui avaient chez eux un père violent.

Toutefois, Mamounite avait été insultée ; ma mère, personne n’avait le droit d’y toucher, même en paroles. Le soir, après l’école, j’avais attendu l’homme, contre le mur en face de la maison où il semblait vivre. Ma patience avait été récompensée. Il était sorti et avait crié contre la femme devant la porte. Elle avait peur, elle se reculait et levait les bras sur son visage, pour parer les coups. Il m’avait aperçu. Il était venu vers moi. J’étais confiant, il m’avait reconnu. Allait-il enfin avouer qu’il était mon père ? Sans un mot, il m’avait tiré une oreille et m’avait giflé violemment. Pour me dégager, je lui avais donné des coups de pied. Je n’avais que sept ans, mais personne ne me faisait peur. L’homme, surpris par ma réaction, m’avait lâché. Je m’étais enfui en remerciant Mamounite de m’avoir fait bâtard.

J’étais rancunier. Non seulement ce père avait abandonné Mamounite, si douce et si bonne, non seulement il ne s’occupait pas de son fils, mais de plus, il était d’une cruauté insupportable. Ces réflexions m’empêchaient de penser à autre chose ; la nuit, je revivais la scène et je m’imaginais infligeant une correction carabinée à ce sale type. Dans la journée, j’observais mes grands-tantes. Elles ne me paraissaient pas animées, comme moi, par une saine colère contre un homme qu’elles n’avaient probablement jamais vu. Leur en parler, cela aurait donné lieu à des questions interminables. Qui était cette personne ? Pourquoi je l’ennuyais ? Qu’est-ce que je faisais à traîner dans les rues ? Et, finalement, ce serait encore moi le fautif.

Je me persuadais que je devais m’occuper de cette affaire tout seul. J’étais le seul homme de la famille. Il me revenait de punir cet homme pour les torts qu’il nous avait faits. Le long couteau à découper les volailles, pointu et affilé, dans le tiroir de la cuisine, prit place dans mon cartable. Ce type ne pouvait pas continuer à se croire intouchable. Justice devait être rendue, et c’était à moi de la rendre. Je l’avais attendu, en me cachant au coin de la rue de la Fonderie et de la rue des Bretons ; il était devenu clair pour moi que ces rues n’étaient pas fréquentables. J’étais décidé à planter le couteau dans la chair de ce mauvais père. Et tant pis pour les conséquences.

L’homme était sorti en tirant une femme par les cheveux. Il l’avait projetée sur la chaussée en l’insultant. Puis, il s’en était pris encore à celle qui semblait garder la porte. Les injures éclaboussaient la rue, des mots si interdits que je les avais reçus comme des coups de poing. L’homme écumait ; sa bouche, aux coins blanchis de salive, se tordait en exprimant une haine monstrueuse. Il était laid, tellement laid que je compris. Mamounite, raisonnable et effacée, avec ses gestes tendres, sa voix douce, son chignon et ses robes noires, ne pouvait pas avoir aimé cet horrible voyou. Ces femmes maquillées, aux vêtements excentriques, étaient trop différentes de ma mère.

Ce type n’était pas celui que je cherchais, mais je ne voulais pas être venu pour rien. Père ou pas père, c’était un service à rendre à tout le monde de faire disparaître ce sale bonhomme de la surface de la Terre.

C’était l’occasion rêvée pour me prouver que j’étais un homme, un vrai, un dur, comme dans les feuilletons populaires que j’aimais lire, ceux d’Eugène Sue, de Paul Féval, de Ponson du Terrail, de Michel Zévaco. Avant de revenir chez moi, je devais suriner cet être abject, même si cela ne me concernait plus personnellement.

J’allais le crever, le saigner, l’étriper, le dégommer, lui faire la peau à ce salopard, ce loquedu, ce fumier, cette fesse d’huître, ce merdaillon. Les mots d’argot de mes lectures se bousculaient dans ma tête. Ils m’étaient nécessaires pour trouver le courage d’agir. Je me glissais peu à peu dans la peau d’un justicier romanesque. L’affrontement devenait inéluctable.

Je profitai que l’homme me tournait le dos ; je m’élançai, tremblant de peur, pour le frapper. Mes souliers ferrés cognaient sur le pavé, il se retourna et s’écarta vivement, la lame entailla la manche de sa veste. Je m’enfuis.

J’avais osé malgré la peur qu’il m’inspirait. J’étais fier de mon geste. Cela avait été assez facile. Ma témérité me laissait toutefois insatisfait ; un accroc sur une veste, c’était dérisoire, j’aurais voulu sentir l’acier s’enfoncer dans sa carcasse. Je me promis de faire une nouvelle tentative quand la tension se serait apaisée. En attendant, je pris l’habitude d’écrire sur les murs le nom d’emprunt que je m’étais choisi : Le loup de Sainte-Victoire. J’avais pensé adopter celui de Rocambole, mais le nom m’avait paru peu romantique, et même un tantinet ridicule.

C’est vrai, j’avais des accès de violence. Oui déjà à sept ans, quand je m’identifiais à des personnages de roman. C’était facile et réjouissant, avec de l’imagination, d’oublier ma fragilité et de couvrir mon anonymat de leur célébrité.

Début d’un destin violent et tragique ? Sans doute. Et comme un personnage né dans l’imagination de son auteur, tout me serait permis, sans retenue.

Le couteau avait repris sa place dans le tiroir du buffet. L’aventure m’avait fait perdre le désir de retrouver mon père. Je n’avais rien dit à Mamounite pour ne pas l’affoler. J’évitais désormais de traîner dans les rues. L’homme devait me rechercher, mais s’il n’était pas venu aussitôt chez ma mère, c’était la preuve qu’il ne connaissait pas Emma.

Une semaine plus tard, à la sortie de l’école, deux gardiens de la paix m’avaient saisi brutalement. Je les avais vus devant la grille, mais je n’avais pas de raison de me méfier. Comment pouvais-je savoir que cet homme était un policier chargé d’assurer l’ordre et la sécurité dans la maison de tolérance ? Le Claridge était un établissement luxueux réservé aux notables fortunés de la bonne société aixoise qui venaient satisfaire les fantasmes que leur épouse leur refusait. Ils en profitaient pour y traiter leurs affaires ; des contrats étaient signés, des conflits réglés à l’amiable dans l’atmosphère voilée, discrète et rassurante du lupanar.

Il n’avait eu aucune difficulté à me retrouver, le tour des écoles de la ville avait suffi.

Je m’étais débattu, j’avais crié, les autres écoliers s’étaient écartés effrayés. Leurs parents me regardaient sévèrement. Ils approuvaient l’arrestation. Ils ne savaient pas ce que j’avais fait, mais si la police mettait la main sur moi, c’était certainement pour d’excellentes raisons. J’étais pour eux un petit bâtard, donc par définition un voyou. La preuve vivante et fatale de l’inconduite de ma mère. Je méritais un sérieux tour de vis dans une maison de correction.

Les agents m’avaient conduit au commissariat. J’étais dans une petite pièce devant l’homme que j’avais agressé rue des Bretons. Après avoir fermé la porte, il avait défait son ceinturon et m’avait frappé. Le ceinturon était long et, malgré la table qui nous séparait, je recevais, dans des claquements de fouet, la morsure des coups sur les bras, le visage. Le jeu semblait l’amuser, il riait de me voir sautiller dans tous les sens. Cet homme était sadique et prenait plaisir à me voir souffrir. Un agent en uniforme, intrigué sans doute par le bruit, avait ouvert la porte. Le policier lui avait crié de foutre le camp et de le laisser travailler. Profitant de ce répit, j’avais saisi une chaise en bois, en espérant le tenir éloigné, pour faire comme le dompteur de mes lectures. Cela eut l’air de lui plaire. Une résistance qui mettait du sel dans le jeu. Je n’étais plus, dès lors, un gamin sans défense trop facilement corrigé, mais un animal rebelle à ne pas ménager. Ce n’était qu’une simple chaise, mais dans son esprit malade c’était un geste menaçant qui justifiait une réplique adaptée. Il prit une barre de fer contre le mur derrière lui. Une dent en or brillait dans son large sourire ; je ne l’avais pas remarquée auparavant. Je ne pouvais détacher mon regard de l’éclat de cette dent étrange plantée sur le devant. À quoi pensait-il à ce moment-là ? À me fracasser le crâne ? M’enfoncer le fer dans le ventre ? Il tapotait la table du bout de la tringle, attendant l’instant idéal pour attaquer. Des cris s’entendirent dans le couloir. Il eut une seconde d’inattention, j’en profitais pour lui jeter la chaise à la tête. Il l’écarta en lâchant la barre de fer ; j’en profitais pour la saisir. Prenant conscience qu’il était désarmé, son sourire se changea en une grimace de haine, il sortit un pistolet de l’étui qui portait à la ceinture. Je lui enfonçais brusquement la barre de fer dans l’estomac ; il eut le souffle coupé. Tant pis s’il tirait un coup de feu dans mon dos, je m’élançais vers la porte. Dans le couloir, je m’étais faufilé entre des gens qui discutaient.

J’avais couru sans but dans les rues, ne sachant où aller. Arrivé dans le parc Rambot, fatigué, je m’étais assis sur un banc. Je tentais de rassembler des réflexions qui se dispersaient. Je cherchais un sens à ce qui m’arrivait. Un enfant ne peut se résoudre à accepter le chaos alors que tout avait été si bien ordonné jusqu’à présent. Comment trouver une échappatoire à cet enchaînement de mésaventures ? J’étais figé, devant un avenir vide.

Je cherchais un père. J’avais agressé un policier. Mon univers s’écroulait, détruisant mes certitudes et mes repères. L’école me serait désormais interdite, ma scolarité, à peine commencée, s’achèverait là ; l’instituteur indigné par ma conduite me chasserait, comme tous les gens que je connaissais et qui ignoraient les raisons de cette violence, une succession de malentendus. Les agents de police devaient être en train de me chercher.

La solution aurait été de revenir chez moi pour affronter les grands-tantes. Elles auraient trouvé, comme d’habitude, ce qu’il convenait de faire pour me sortir de ce désastre. Il y avait le collège de jésuites, très sévère, dont elles me menaçaient quand je faisais une bêtise. Mais je doutais qu’elles fussent assez fortes pour s’opposer à la police. J’aurais pu aller m’excuser, accepter d’être battu sans me rebeller, et même me laisser enfermer dans une maison de correction, mais ma famille pauvre n’aurait pas eu les moyens de payer au policier un nouveau costume. C’était sans issue.

Je me voyais passer mes jours et mes nuits, désormais caché, dans un coin perdu. Je serais réduit à mendier dans la rue, comme ces clochards qui m’effrayaient et m’attristaient tout à la fois.

Je retenais mes larmes en grimaçant. Une femme était venue s’asseoir à côté de moi. Elle m’observait depuis un moment, j’avais senti son regard sur moi sans y accorder d’importance, mes ennuis m’isolaient.


Discipline : roman         Parution : 26 mars 2019

Format : 120x190 mm     Nombre de pages : 296

ISBN: 978-2-312-06571-7

Aperçu du chapitre 1

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