La Restanque

La restanque


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Récits          Parution :  20/01/2016

Format : 120x190 mm     Nombre de pages :  210

ISBN:     978-2-312-04146-9

Tout dëmoune i éné lib égo dans la dinité ek dann droi. Zot nana la rézon ek la konsians épi i fo kë tout dëmoune i azhi dann in lespri fraternité.

(Article premier de la Déclaration universelle des droits de l'homme)


Un endormi, caméléon de l’île de la Réunion, raconte les histoires dont il a été témoin, et celles qui lui ont été transmises par ses amis et ses ancêtres.

Les faits bien réels se mêlent aux légendes. L’esclavage, l’indifférence des maîtres, leur cruauté couverte par la loi, ont donné lieu à des colères, des accusations qui se sont, avec le temps, plus ou moins enrichies de l’imaginaire des victimes.

Pourtant, l’esclavage étant abolie, et jusqu’à une époque récente, peut-on affirmer que les Réunionnais, descendants d’esclaves, ont toujours été considérés comme des citoyens français à part entière ?

Résumé

Aperçu du premier chapitre

Prologue

On m’appelle l’Endormi, mais c’est pure médisance. Si je ne bouge pas, confortablement installé sur une branche de frangipanier ou d’un autre piédboi, c’est pour pouvoir mieux observer le monde autour de moi. Quand on s’agite dans tous les sens, on ne prend pas le temps de poser les yeux sur chaque chose et de réfléchir au sens de ce que l’on voit et entend. Rien ne m’échappe. J’en tire une sagesse reconnue par nombre de femmes et d’hommes qui viennent sous mon arbre me conter leurs joies et leurs misères. À ceux qui veulent bien m’entendre, je prodigue mes conseils, je participe à leur bonheur ou à leur peine. Encore faut-il qu’ils tendent l’oreille, car ma voix n’est qu’un souffle qui se mêle au bruissement du feuillage. Certains y parviennent, d’autres disent que ce ne sont que des badinaz. Je vous assure que cela est possible, mais évidemment, les incrédules ont les oreilles bouchées par leurs préjugés et les idées reçues.

C’est ce jaloux de lézard nocturne, le margouillat, qui m’a donné le nom d’Endormi. Lui ne sait faire que l’acrobate dans les maisons, fanfaronnant, collé par un seul doigt au plafond. Et sale ! À lâcher ses crottes sur les murs. Ça dégouline partout ; si bien que, dans certaines cases créoles, on a bâti les murs inclinés pour que ça tombe directement au sol.

Il se cache le jour dans les maisons. Il déteste le soleil, c’est un noctambule qui ne sort que dans l’obscurité. Si encore c’était pour faire la fête, chanter et danser le maloya. Mais non, il ne sait qu’appeler avec de petits cris ridicules pour qu’on le regarde. Un vrai cabot !

Et pourtant, on a fait de ce margouillat le symbole de l’île. Margouillat ! On appelle ainsi une flaque de boue sale dans certaines régions de métropole. C’est tout dire. Pourquoi ne pas m’avoir choisi pour représenter l’île de la Réunion ? Va comprendre. Parce que je ne suis qu’un immigré, venu de la grande île à côté ? Je vis pourtant ici depuis des siècles. Je ne suis plus un étranger à Saint-Paul. Je m’y plais. On me laisse tranquille. Il y a même des gens bien intentionnés qui ont fait des lois pour qu’on ne m’embête pas.

Mais excusez-moi, je ne me suis pas présenté. Mon véritable nom est "Furcifer pardalis", ça a une autre gueule, non ? Pour faire simple, appelez-moi Caméléon panthère. Non, plutôt gramoun, vu mon grand âge. C’est plus sympathique.

Si vous passez à côté, vous me verrez facilement, j’ai une bonne taille, disons un demi-mètre. J’ai sur la tête de charmantes petites crêtes qui me donnent un air à la mode.

De quoi je vis ? De l’air de Saint-Paul, de la fidélité de mes amis, du chant inlassable des vagues, de la poussière de pluie, de l’ombre amicale de mon frangipanier ; et il y a toujours des insectes qui passent à ma portée, sur l’arbre où je me prélasse. Tac ! une fraction de seconde et, sans bouger, c’est dans le gosier. Pourquoi me fatiguer à courir ailleurs ?

Et je ne vous ai pas tout dit. J’ai le don d’homochromie. Je prends la couleur qui m’environne, un mimétisme qui me permet de me fondre dans la végétation. C’est un atout précieux pour la chasse à l’affût.

Vous voyez, j’aurais mérité, cent fois plus que ce margouillat de malheur, d’être le symbole de l’île de la Réunion. La superstition des êtres humains est incorrigible, et ce rigolo de margouillat a fait croire à tous qu’il portait bonheur dans une maison.


Mais, j’ai assez parlé de moi. Avec mes yeux qui scrutent dans tous les sens, je suis le témoin et le gardien des histoires qui agitent mon île. Je vais vous en conter quelques-unes. Certaines sont véridiques, le temps n’a pas altéré le souvenir des drames qui les ont fait naître. D’autres ont subi les rides des années, les faiblesses de la mémoire, des transmissions approximatives de bouche-à-oreille et d’oreille à bouche.

Mon île est dite « intense ». Le feu du volcan, la chaleur du soleil, les brutalités des cyclones n’engendrent pas la fadeur. Malgré cela, la fantaisie, les couleurs vives des mots et des expressions imagées sont toujours présentes dans la langue créole réunionnaise.

Mes histoires ne sont pas toutes drôles, elles ne sont pas toutes véridiques, mais elles méritent d’être entendues.

1 - Quasimodo

Je vois arriver là-bas mon ami Richard.

Il me crie, à distance, coman i lé ?

Richard, c’est un métro, un zoreil si vous préférez, qui s’est pris d’amour pour ‘l’île intense’. Il s’efforce de parler créole, mais il n’arrivera jamais à attraper le bon accent. Ses phrases me font rire, sans aucune méchanceté. Il veut toujours me raconter une histoire qu’il va puiser par-ci par-là. Je le laisse parler pour lui faire plaisir, mais ses histoires, je les connais déjà toutes. Elles me parviennent des uns et des autres, sans que j’aie à me déplacer. La brise marine et les alizés m’apportent les rires, les chants, les cris, la fureur et l’amour qui font vibrer mon île.

Le voilà, il a un air triste. Il veut parler de son ami Quasimodo. Je l’ai connu ce Quasimodo, que les gens de progrès appelaient Quasi. C’était un combattant pour l’extension à la Réunion de toutes les lois sociales de la Métropole et pour que son île devienne véritablement et complètement un département français. Il luttait contre la fraude électorale, comme si c’était possible ici de l’empêcher. Mais ne parlons pas de politique, sinon je vais devenir rouge.

Richard a appris que Joseph Quasimodo était mort. Il voulait aller le saluer à la Plaine-des-Palmistes où Quasi passait sa retraite. Ça lui a flanqué le bourdon. Il avait oublié qu’il aurait aujourd’hui 96 ans.

Je peux en parler de la mort. Moi, la durée de ma vie dépend de ma mémoire. Alors je m’économise. Je fais le plein d’histoires, celles que me racontent mes amis, celles dont je suis témoin et celles qui me parviennent de mes ancêtres, de génération en génération. Quand je disparaîtrai, je transmettrai, à mon tour, l’ensemble à mes enfants. Mais ce n’est pas pour demain, rassurez-vous.

Je suis étonné que les humains craignent tant la mort. C’est encore le meilleur moyen de faire de la place à ceux qui suivent. Sinon… déjà que ça grouille au marché de Saint-Paul, à ne pas savoir où poser ses pattes.

Et même si les enfants de vos enfants ne se souviennent plus que vous avez existé, quelle importance ? Vous leur aurez transmis, malgré eux, ce qui a fait que vous êtes vous et pas un autre. Oui, malgré eux, vous vivrez en eux.

J’espère que mes descendants ne me reprocheront pas d’être laid. Je sais que vous le pensez. Et vous, avec vos yeux de face, votre corps de primate, votre peau moite, votre couleur terne, vos poils clairsemés et disséminés partout, vous vous trouvez beaux ? Il ne suffit pas de dominer le monde pour faire de son physique l’archétype de la beauté.

Je rigole. Je suis un incorrigible bavard, mais que voulez-vous, la lang na poin le zo. Chacun considère les choses de son seul point de vue, et vous assène ses jugements en fonction de ce qu’il croit savoir. C’est-à-dire pas grand-chose, mais c’est très bien comme cela, vous savez à quoi vous en tenir.


Richard s’assoit par terre sous mon frangipanier. Il parle, fasciné par la houle qui essuie, sans se lasser, le sable noir brûlant de la plage de Saint-Paul. Les passants le regardent, étonnés. Ils doivent penser que c’est encore un zoreil qui a abusé de rhum arrangé, et peut-être même de zamal.

Il dit qu’il a très bien connu Joseph Quasimodo en métropole, à Tours, où ils travaillaient tous les deux. Vingt-quatre ans les séparaient, Quasi était un modèle pour les jeunes. Comment ne pas l’être quand on a autant d’humanité ?

Quasi était une victime de l’ordonnance scélérate du Premier ministre de l’époque, un sacré bonhomme, je vous en reparlerai. Quasi n’était pas le seul dans ce cas. Le gouvernement avait voulu écarter des DOM-TOM les fonctionnaires qui manifestaient un goût trop prononcé pour des idées de progrès peu compatibles avec son jacobino-nationalisme, comme disent ceux qui en ont assez que Paris se croit seul capable de régler tous leurs problèmes.

Bon, il y avait, à cette époque, une crainte maladive de voir se développer des luttes indépendantistes dans les départements d’outre-mer, alors qu’il y avait déjà eu le délicat problème algérien à avaler. Alors, le mot d’indépendance, même à peine chuchoté, donnait de l’urticaire au gouvernement.

Et quand le gouvernement a des boutons, ce sont les citoyens qui se grattent.

Tout le monde ne peut pas, comme moi, changer simplement de couleur en fonction de ses appréhensions. Quoique, depuis quelques années, les politiciens aient trouvé le moyen de m’imiter ; ils appellent cela l’alternance.

Mais, l’indépendance, certains, en métropole, n’auraient tout de même pas été contre. Supprimer les aides sociales de toutes natures à des populations si loin de l’hexagone, ça aurait fait des économies dans le budget national.

Si on ne voulait pas entendre parler d’indépendance, ce n’était pas, non plus, pour conserver la nationalité française à mes beaux yeux d’endormi. Non, l’île de la Réunion, c’était un point stratégique d’importance dans l’océan indien. Les humains ont toujours une guerre mondiale à préparer.


Dans le même ordre d’idée « d’indivisibilité nationale », comme dit Richard, je vous raconterai plus tard l’histoire du maloya, le chant des esclaves, mais restons pour l’instant à Quasi.

Le chef du gouvernement pensait qu’un fonctionnaire d’État, qu’il soit travailleur et efficace, ou qu’il ait un poil comme un piédboi dans la main, devait être servile, reconnaissant et d’une fidélité absolue envers ses maîtres, puisqu’il avait la chance d’être assuré de garder son emploi jusqu’à la retraite.

Ce chef de gouvernement avait tendance à confondre l’intérêt de l’État et celui de ses conceptions politiques.


Quasi était dans la foule qui criait, en 1959, son mécontentement pour le respect de ses droits fondamentaux. Le général De Gaulle et son Premier ministre étaient de passage à Saint-Denis pour distribuer de la monnaie et mettre en place des réseaux de sympathie intéressée.

Les sbires du préfet avaient aperçu Quasi. Le préfet ne le lui pardonnera pas d’avoir manifesté.

Car, si Quasi était un pur Réunionnais, fils d’ouvrier d’usine sucrière et descendant d’esclave, il était aussi fonctionnaire d’une administration d’État, le Trésor public.

Alors, quand l’année suivante, en juin 1960, Joseph Quasimodo avait sollicité et obtenu un congé sans solde d’un an à passer en France métropolitaine, accompagné de sa femme et de ses quatre enfants, pour faire opérer l’un d’eux, il ne soupçonnait pas qu’on allait lui faire payer sa liberté de penser.

Je l’avais aperçu à Saint-Paul, dans son tour de l’île, à faire le plein d’images, d’odeurs, de saveurs et de bruits avant de s’en séparer durant douze mois. Il allait ainsi apporter en Métropole un gros bagage de souvenirs de son île comme un lien indestructible.

Ah, s’il s’était douté de quelque chose ! J’aurais dû l’avertir, mais je ne savais pas comment faire ; il faut s’appeler Richard pour croire les propos d’un endormi.

Que peut faire un homme contre la violence d’un État qui considère les individus comme sa propriété ? Pauvre petit peuple qui ne s’appartient plus, exploitable à merci par le gouvernement, les autorités administratives, militaires et religieuses.


Quasi avait pris ses dispositions pour être de retour dans l’île, début juin de l’année suivante, peu avant la rentrée scolaire. Un an loin de l’île, c’était bien suffisant pour rendre visite à la famille expatriée en métropole et aller voir sur place, en dimensions réelles, les images des livres scolaires et des cartes postales. Le rougail saucisse n’avait pas le même goût en métropole. Il devenait urgent de s’assurer qu’il était toujours aussi savoureux à la Réunion.

C’était comme si, moi, l’endormi, je ne pouvais plus me régaler de mes bons petits insectes créoles. Je suis certain que les mouches des climats tempérés ne sont même pas pimentées.

Le moment venu, Quasi alla au ministère des Finances pour demander six places pour le retour de la famille. Un paquebot quittait Marseille en juillet. L’avion n’était pas d’usage courant à l’époque, trop cher. Il se frottait les mains, il rappelait à ses enfants toutes les merveilles qu’ils allaient retrouver à la Réunion, au cas où ils les auraient oubliées.

« Ce bateau est plein », lui dit-on.


Quasi était un homme simple et honnête, il ne pouvait pas imaginer ce que cachait lâchement cette réponse, et qu’il attendrait douze ans pour revenir dans son île.

La famille, un peu déçue, avait attendu le bateau suivant. Elle avait quitté son logement loué pour une année, envoyé ses bagages à Marseille, et s’était installée à Lyon, chez des parents. Les billets de transport allaient, à n’en pas douter, arriver rapidement.

Comment Quasi pouvait-il savoir que le préfet de la Réunion l’avait mis sur une liste noire pour lui interdire de revenir ? Comment est-ce possible d’interdire à un natif de son pays de revenir chez lui ? Incompréhensible aujourd’hui, où l’on constate plutôt l’inverse : tous les moyens sont recherchés pour obliger les immigrés à retourner chez eux.

En août, pas de billets.

« Le bateau est plein ». Toujours la même réponse.

Alors, Quasi alla au ministère, il expliqua ses problèmes : plus de logement, les bagages en attente à Marseille, les enfants à scolariser. Le temps pressait. Toute la famille était sur les starting-blocks, prête à bondir sur le premier rafiot qui la mènerait dans son paradis.


« Pas de places disponibles dans les prochains bateaux ».

Au ministère des Finances, le courage n’étouffe pas les fonctionnaires, surtout s’ils sont haut placés. De la suffisance, du mépris pour un moins gradé, mais toujours en maniant la langue de bois.

« En septembre, sans aucun doute ».


Quasi n’était pas homme à s’aplatir devant la mauvaise foi.

Il insista de plus en plus fortement.

« Soyez assuré qu’on s’occupe de vous, Monsieur ; mais qu’est-ce que vous imaginez ? Ce n’est pas de notre faute, s’il n’y a toujours pas de place sur le prochain bateau... »

Si Quasi en avait eu les moyens, il aurait payé de sa poche le voyage familial. Mais comme, de plus, le poste, qu’il occupait auparavant à la Trésorerie de Saint-Denis, ne lui avait pas été conservé, il aurait probablement perdu son emploi. Avec une famille à nourrir, on ne peut pas se permettre d’improviser et d’agir à la légère.

Quasi apprit alors que neuf fonctionnaires réunionnais avaient été avisés en août 1961 qu’ils étaient expulsés de La Réunion, en application de l’ordonnance du 15 octobre 1960, plus connue sous le nom d’ordonnance D.

Une ordonnance qui disait que :

« Les fonctionnaires de l’État et des établissements publics de l’État en service dans les DOM, dont le comportement est de nature à troubler l’ordre public, peuvent être, sur proposition du préfet et sans autre formalité, rappelés d’office en Métropole par le ministre, dont ils dépendent, pour recevoir une nouvelle affectation. Cette décision de rappeler est indépendante des procédures disciplinaires dont ces fonctionnaires peuvent faire l’objet. Elle est notifiée par l’intermédiaire du Préfet qui peut prendre toutes mesures nécessaires à son exécution. »

Comment peut-on être rappelé en Métropole, quand on n’y a jamais vécu ? Kafka et Courteline ont toujours des adeptes qui s’ignorent. Oui, je dis bien « qui s’ignorent », parce que la fantaisie et l’humour n’ont jamais eu droit de cité dans l’Administration. C’est Richard qui me l’a affirmé. C’est donc certain.

Que c’est compliqué les êtres humains !

Mais c’était ainsi, le goût du progrès et de la justice sociale troublait un ordre public qui se conservait mieux dans le respect des inégalités et dans la soumission. Comme on conserve les cornichons dans le vinaigre.


Les neuf fonctionnaires réunionnais, bannis de l’île de la Réunion, avaient débarqué à Orly en septembre 1961. La relégation à l’envers. Dans le temps, c’étaient les condamnés qu’on expédiait dans les îles pour les punir.

Joseph Quasimodo était angoissé. Il se posait des questions, mais il espérait encore, car, s’il avait été frappé lui aussi par l’ordonnance D, le ministère le lui aurait signalé.

Pauvre Quasi, qui croyait encore que les hommes avaient de l’honneur. Pas chez certains énarques du ministère, en tout cas.

Les semaines, les mois passèrent. Ce fut Noël et le Nouvel An. Il faisait froid. Le mal du « péi » était de plus en plus fort.

En janvier, décidé à ne plus se contenter de vagues promesses, Quasi revint au ministère. Il entra dans le bureau dont l’occupant était censé s’occuper de lui. Il n’y avait personne. Quasi s’assit résolument dans un fauteuil confortable en cuir et décida qu’il ne partirait que par la force, non pas des baïonnettes, mais d’une réponse claire et nette.

Les heures passèrent. Un téléphone sonnait de temps en temps. Quelle urgence justifiait une telle impatience ? À la troisième sonnerie, Quasi décrocha. L’avait-on aperçu entrer dans le bureau ? Et si le coup de fil lui était destiné ? Les hommes honnêtes ont des raisonnements simples.

« Ah, quand même, ça y est, tu as fini ton café. On t’attend pour établir le calendrier des congés. »

Non, ce n’était pas pour lui. Quasi raccrocha sans dire un mot. Il attendit encore.

Des crayons et des stylos étaient minutieusement alignés à côté du sous-main. Un petit cadre, avec la photo d’une femme entourée de deux marmailles souriant d’un air ennuyé, était dans un coin. Puisque le fonctionnaire avait une famille, il devrait le comprendre. Ce fut comme un rayon de lumière venant dissiper les craintes de Quasi.

Sur le mur, une carte du monde était épinglée ; les DOM-TOM étaient cerclés de rouge, avec un nombre écrit à côté. Pas de piles de dossiers en attente, pas de papiers dans la corbeille. Une vague odeur de tabac se mêlait au parfum chimique d’un désodorisant.


Je tiens tous ces détails de Richard, qui les tient de Quasi lui-même. En une heure, et peut-être plus, il avait eu le temps de passer en revue ce qui l’entourait.

C’était clairement le bureau d’un haut responsable. Un imperméable et une sacoche en cuir pendaient à un portemanteau perroquet, du type réglementaire dans l’Administration. C’était la preuve que le locataire du lieu ne l’avait déserté que momentanément.

Et, en effet, il entra, sursauta, mais ayant reconnu l’homme bronzé, assis dans son fauteuil, le haut fonctionnaire grimaça de désagrément. Encore une source d’emmerdement. Et, sous le coup de la colère de voir son bureau squatté par un sans-grade irrespectueux du caractère sacré de l’endroit, il déclara spontanément :

« Qu’est-ce que vous fichez encore là, vous ? Mais vous n’avez pas compris que vous ne retournerez jamais à la Réunion. Jamais ! »

Le type était sorti précipitamment pour ne pas avoir à justifier ces mots, ne pas répondre aux questions qui ne manqueraient pas. Quasi avait voulu le suivre pour en savoir plus, mais l’homme avait disparu dans un autre bureau. Le courage a des limites.


Fin janvier, le ministère informa officiellement Quasi qu’il est frappé par l’ordonnance D. Son épouse, Suzanne, fonctionnaire de l’Équipement, était victime de la même injustice qui condamnait son mari. Pourquoi avoir attendu cinq mois pour dire la triste vérité, alors que le préfet de la Réunion avait décidé son expulsion depuis six mois ?

Quasi était le seul fonctionnaire des Finances sur la liste du Préfet, et le ministre des Finances de l’époque, Wilfrid Baumgartner, avait refusé d’apporter sa caution à une décision qu’il estimait injuste. Un ministre courageux et généreux, c’est rare, mais cela existe.

Il dut toutefois céder sa place à un autre ministre moins scrupuleux, un certain Giscard, qui n’hésita pas à signer, en janvier 1962, l’arrêté d’expulsion visant Joseph Quasimodo.

Comme souvent une injustice en entraîne une plus grave encore, alors que son épouse était affectée à Lyon, Joseph Quasimodo était contraint de prendre son poste à Tours, début février 1962. Il devait effectuer des voyages de plusieurs centaines de kilomètres pour revoir sa femme et ses enfants. Si na ène chose lé mol, li sa gagne plus mol même.

À Tours, où il résidait dans une cité populaire, il allait rester près de onze ans. C’est là que Richard et d’autres camarades lui rendaient visite. Quasi souffrait terriblement de l’exil. Il parlait, les yeux brillants, de son île, faisant naître chez ses amis des rêves de mer, de soleil, de forêts primaires, de balades dans une nature sauvage, de plats savoureux et pimentés, de fruits exotiques bien mûrs.

Quasi, par sa gentillesse, sa disponibilité envers ses voisins, était très apprécié dans sa cité.

Il y avait bien quelques esprits faiblards qui voyaient, dans ce marron, un nègre sous-développé. Un jour, alors qu’il travaillait la terre de son jardin ouvrier, près de sa cité, un homme, qui bêchait à côté, lui avait demandé, en se croyant spirituel ou tout bonnement avenant : « Quoi que t’y en a planté, mon zami ? Manioc, patates douces, cacahuètes ? Ça y’en a bon miam-miam pour toi, hein ? »

En souriant aimablement, Quasi avait répondu :

« Rien de tout cela, cher Monsieur. Comme le Candide de Voltaire qui cultivait son jardin, le travail de la terre me permet de trouver un apaisement propice à l’étude de l’âme humaine et de ses faiblesses. Je viens de terminer un excellent ouvrage sur la philologie française. Je vous en conseille vivement la lecture, vous y trouverez peut-être matière à vous instruire. »

Richard et Quasi en riaient comme des bossus, comme le Quasimodo de Victor Hugo, ce nom, qu’un propriétaire se croyant original, avait attribué à un esclave cyphotique, ancêtre de Quasi.

Joseph Quasimodo n’était pas prétentieux et évitait toujours de vexer ses interlocuteurs. Mais, cette fois-là, il lui avait semblé utile de faire savoir à ce nigaud que la couleur de la peau et l’obscurantisme n’ont aucun rapport.

En décembre 1971, Quasi apprit qu’un Martiniquais avait obtenu l’annulation de la mesure d’éloignement qui l’avait frappé, en faisant une grève de la faim. Il décida d’en faire autant.

Richard se souvient du lit de camp dans le hall de la Trésorerie générale de Tours. Les bouteilles d’eau à renouveler. Les tours de garde jour et nuit, avec Louis et les autres. La lecture des journaux à haute voix pour le désennuyer. Quasi riait d’entendre les efforts de ses amis pour parler créole réunionnais. Chacun avait appris, qui un proverbe, qui une expression, qui une blague, et en usait largement pour l’amuser et entretenir la certitude que bientôt il entendrait à nouveau, à Saint-Denis, à Saint-Paul, à Bois-de-Nèfles ou à la Plaine-des-Palmistes, la belle langue imagée.

Quinze jours de grève de la faim. Un écho considérable avait été donné à cette action. L’archevêque de Tours l’avait soutenue. Des manifestations, devant le ministère, amenèrent le gouvernement de Pierre Messmer à demander à l’Assemblée nationale d’abroger l’ordonnance D. L’abrogation fut votée en octobre 1972.

Quasi était libre de revenir chez lui. Mais la tristesse ne le quittait pas. Onze ans en métropole. Ses enfants avaient grandi. Ils s’étaient intégrés dans la société métropolitaine. Vie professionnelle et mariages des enfants, la famille ne serait pas au complet pour fêter le retour dans l’île.

Richard avait promis de lui rendre visite, à la Trésorerie de Saint-Denis. Il avait attendu trop longtemps.

La grande tombe, près de l’entrée du cimetière de la Plaine-des-Palmistes, indique au visiteur que Joseph Quasimodo est décédé en 2005, et que Suzanne, son épouse, ne lui a survécu que deux ans.

Croyait-il que Quasi était immortel ?

Richard baisse la tête et ne parle plus.

Je l’observe, il est perdu dans ses rêves.

Voilà qu’il sourit. Je pense qu’il entendra toujours le rire de Quasi, et aura encore sur la langue le goût du rhum arrangé, ananas/fruit de la passion, que son ami préparait lui-même.

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